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Journal d'un spectateur


Ballon de baudruche (Ma Loute de Bruno Dumont)

Publié par jsma sur 16 Mai 2016, 06:31am

Catégories : #bruno dumont, #côte d'opale, #région nord-pas-de-calais, #rednecks, #cannibalisme, #cinéma français

On ne sait encore si Ma Loute rencontrera le même succès populaire que Ptit Quinquin (1,5 million de téléspectateurs sur Arte en septembre 2014), mais il est clair que cette nouvelle incursion de Dumont dans la comédie bouffonne creuse un sillon, conforte une position. Le principe d'absurdité sur lequel reposent les dialogues, le burlesque intempestif (les corps tombent, roulent et finissent même par s'envoler) rouvrent la brèche ouverte il y deux ans par P'tit Quinquin. Même territoire (la côte d'Opale), même désinvolture dans la conduite de l'intrigue policière, construite autour d'un duo burlesque, l'inspecteur Machin et son collègue rouquin, qui enquêtent sur une série de disparitions. La nouveauté de Ma Loute et le coup que tente Dumont résident essentiellement dans le casting. Le film accueille dans son territoire des visiteurs : un acteur français tout-terrain (Luchini), une actrice à la carrière plus marginale (Valeria Bruni), surtout connue aujourd'hui pour ses autofictions hystériques (dernièrement : Un château en Italie) arrivent, au début du film, sur la côte d'Opale. Rejoints une heure plus tard par Juliette Binoche, les trois acteurs incarnent les Van Peteghem, une famille bourgeoise de Tourcoing qui a construit sa fortune sur l'industrie. On est en 1910, mais ces bourgeois névrosés et déclinants renvoient peut-être moins aux problématiques du siècle dernier qu'à un système économique – celui du cinéma français d'aujourd'hui – que le film essaie de malmener.

On ne va évidemment pas reprocher à Dumont de tenter un coup : son cinéma – à l'exception de Camille Claudel 1915 – n'a jamais misé sur le nom des acteurs pour faire recette, il n'a jamais fonctionné selon les critères économiques du cinéma français, ne s'est jamais vraiment conformé à son marketing. Primé dans les festivals, mais peu avenant, c'était, avant Ptit Quinquin, un cinéma un peu systématique dans sa manière de chercher l'ange sous la bête, de traquer la grâce sur les gueules fermées du Nord. Le dernier plan de La Vie de Jésus (1997) a jeté les bases de ce système esthétique dont Hors Satan (2011), dans un dernier souffle magnifique, a marqué l'épuisement. Ptit Quinquin l'a ensuite fait joyeusement exploser au moment où Dumont a découvert, comme il l'a répété dans sa conférence de presse du festival de Cannes, que « le drôle [était] un degré du drame ». Son monde mystico-philosophique s'est brutalement retourné, la parole s'est mise à dérailler, les vaches se sont envolées, et les corps se sont tordus dans tous les sens. L'effet de surprise produit par P'tit Quinquin s'explique par ce renversement carnavalesque, dont Ma Loute essaie de retrouver la force en l'appliquant aujourd'hui au cinéma français et à ses acteurs.

La famille Van Peteghem (Juliette Binoche, Fabrice Luchini et Valéria Bruni)

La famille Van Peteghem (Juliette Binoche, Fabrice Luchini et Valéria Bruni)

Le geste, il faut le dire, ne manque d'ampleur – les dernières minutes du film larguent les amarres et atteignent un degré d'absurdité plus radical encore que dans Ptit Quinquin. Mais, toujours souligné par la mécanique burlesque, ce geste paraît un peu forcé, et parfois tellement lourd que le film donne l'impression de porter le fardeau de sa propre ambition. Ambition plus écrasante que dans Ptit Quinquin car, à l'image des cannibales qui forment la famille du héros surnommé « ma loute », le film veut littéralement bouffer le cinéma français, digérer ses schémas de lutte de classes et recracher son esthétique naturaliste, que Dumont a toujours profondément détestée. Reprenant un vieux schéma de comédie – des grands bourgeois de la ville confrontés aux autochtones du Pas-de-Calais – Dumont le transpose dans son casting : la bourgeoisie du cinéma français rencontre les gueux du Nord qui vivent les pieds dans la vase, au bord de la mer. C'est le scénario des Visiteurs revu à l'aune du « grand » cinéma d'auteur.

De cet enjeu, le film ne fait pas grand chose, le potentiel explosif des rencontres se limitant à des gags burlesques (Binoche assommée à coup de rames, par exemple) – sans jamais mettre les acteurs dans l'inconfort. Chacun reste dans son registre : caricature de bourgeois venu du théâtre de Labiche (Luchini), hystérie tragi-comique (Binoche) ou folie plus contenue (Valéria Bruni). De la plus grande maîtrise technique (Luchini) à la vérité des gueules du coin, tout le spectre du jeu est traversé, mais il n'y a pas de véritable circulation d'énergie entre les corps : chacun reste dans sa case. Lorsque ma loute est invité à déjeuner chez les bourgeois, il se tait et s'incline sous les moqueries, il finit même par en sourire. Lorsque Luchini et Valéria Bruni admirent un pêcheur du Nord dans sa barque en dégustant une omelette, le film se moque du regard bourgeois qui esthétise la pauvreté, mais il montre aussi ce pêcheur tel que Dumont le voit : comme le représentant d'une humanité hébétée, ouvrant grand la bouche comme dans un tableau de Jerome Bosch.

Rien de bien nouveau, donc, dans l'anthropologie de Dumont. L'auteur en est tellement conscient qu'il cherche son salut dans la satire sociale. Mais dans le portrait qu'il dresse de la bourgeoise de province – vieux motif français qui remonte à Balzac – le film se montre assez peu subtil, infiniment moins tranchant que n'importe quel Chabrol. La satire est même tellement grossière que Dumont doit lier artificiellement capitalisme et consanguinité, transfigurant sa famille bourgeoise dégénérée en Atrides du Nord-Pas-de-Calais. Le projet est séduisant sur le papier, mais il fonctionne peu à l'écran : il y a quelque chose de paresseux dans cette satire, les bourgeois de Dumont n'ayant guère plus de consistance que Jacquart (Clavier) dans Les Visiteurs – ce sont des caricatures parfois amusantes, mais sans vie. Dumont a bien sûr l'excuse du burlesque (son film ne cherche pas la vérité du portrait, il ne dessine que des silhouettes grotesques) mais cette excuse est une manière bien commode de ne rien faire, de ne toucher à rien. On perçoit une nouvelle fois avec ce film le complexe que le cinéma français nourrit vis-à-vis de la bourgeoisie, dont Chabrol a raconté le déclin jusque dans ses deniers films (La Fleur du mal, La Demoiselle d'honneur, par exemple). Dumont est incapable de regarder ses bourgeois autrement qu'à travers le vieux prisme de la lutte des classes. Sous une forme grotesque, les scènes de repas (celle du repas cannibale de la famille de ma loute et celle du gigot chez les Van Peteghem) reproduisent des oppositions déjà représentées dans La Vie d'Adèle (les huîtres vs les spaghetti bolognaise). L'exagération comique ne porte pas le film aussi loin que P'tit Quinquin, qui était plus inquiétant et convulsif, précisément parce qu'il échappait à toute caractérisation sociologique.

On revient donc avec Ma Loute dans un territoire très français – les riches et les pauvres – en se demandant ce qu'il y a de neuf dans la vision de Dumont et dans le jeu de massacre un peu idiot auquel il se livre. Sa satire semble très datée, elle ne tire jamais parti de ses acteurs pour résonner dans le présent. Le portrait du curé qui prêche au bord de la mer fait même ressurgir de vieilles ficelles satiriques qui évoquent les caricatures anticléricales du XIXe siècle. Peut-être faut-il voir dans ce personnage anachronique l'un des signes de l'échec du film : Dumont semble avoir besoin du passé (1910) pour faire tenir ensemble la satire la plus paresseuse et – ce qui paraît nettement plus important à ses yeux – une très grande ambition picturale.

Ma loute traversant la baie de la Slack (côte d'Opale)

Ma loute traversant la baie de la Slack (côte d'Opale)

Il est clair que Dumont veut réaffirmer par ce film qu'il est un grand cinéaste – c'est-à-dire, un cinéaste du monumental n'aspirant, en tant que tel, qu'au grand écran. Son film, d'un sens esthétique très sûr, évoque parfois les tableaux de Magritte (notamment par le contraste entre la finesse du trait et le surréalisme de situations) ; ses femmes portant des ombrelles rappellent la peinture de la fin du XIXe siècle, le béret de marin de ma loute introduit la couleur dans le cadre, rompant avec la grisaille habituelle du cinéma naturaliste. Mais ce désir de beauté – nettement affirmé dans la scène du sauvetage en mer ou dans le champ/ contrechamp final – rappelle aussi l'auteur grandiloquent que Dumont a été avant P'tit Quinquin – un auteur qui refuse ici de s'aventurer trop loin dans le gore horrifique des films de cannibales. Pour preuve, aucun acteur français n'est mangé par les rednecks du Pas-de-Calais. Luchini, qui avouait ses appréhensions dans le dernier Télérama – la peur d'être violenté par un cinéaste qui n'aime pas les acteurs professionnels – a dû être rassuré en se découvrant à Cannes : la rencontre entre son phrasé littéraire et le patois local n'a pas eu lieu, sauf dans l'une des dernières scènes (très drôle, il faut le dire) où son personnage de bourgeois, citant Hernani de Victor Hugo, compare l'inspecteur Machin – alors en lévitation – à une force qui va.

Avec Ptit Quinquin, Dumont a découvert les gueules du Nord sous un nouveau jour, troquant sa posture de prof de philo sévère contre celle de fou de carnaval – et trouvant dans le monde renversé des fous une puissance dramatique inédite, une instabilité, un déséquilibre qui manquent à Ma Loute. Difficile, en même temps, de reprocher à Dumont de poursuivre dans cette voie : très soutenu par la critique, son film fera sans doute plus d'entrées que Hors Satan et 21 Palms. L'auteur profite de la consécration dont il fait l'objet aujourd'hui pour écrire une sorte de manifeste de l'anti-comédie française. Mais il y a finalement assez peu de panache dans le coup qu'il tente et l'ambition de son film, à l'image du commissaire Machin, dont le corps s'envole comme un ballon de baudruche pour ensuite se dégonfler, finit par ressembler à ce gros ballon crevé qui échoue sur une plage du Nord.

Au second plan: l'inspecteur Machin (Didier Despres) et son collègue rouquin (Cyril Rigaux).

Au second plan: l'inspecteur Machin (Didier Despres) et son collègue rouquin (Cyril Rigaux).

Ma Loute de Bruno Dumont. Scénario: Bruno Dumont. Photographie: Guillaume Deffontaines. En salles depuis le 13 mai.

Durée : 122 min.

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