Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
alphaville60.overblog.com
alphaville60.overblog.com
Menu
Tuer le père (L'Homme fidèle)

Tuer le père (L'Homme fidèle)

Il n'est pas donné à tous les réalisateurs français – catégorie dans laquelle on peut aujourd'hui inclure Louis Garrel, 35 ans – d'avoir Jean-Claude Carrière, 87 ans, pour script doctor. Son expérience de scénariste se ressent beaucoup dans L'Homme fidèle, film concis, à l'écriture fluide, qui croise en 1h15 les deux grandes lignes « carrièriennes »  : d'une part le goût de l'intrigue et des petits secrets enfouis sous la surface lisse de la vie bourgeoise (la ligne Belle de jour-Birth), d'autre part, un certain sens du coup de force narratif, porté par une inspiration surréaliste et burlesque (la ligne bunuelienne que l'on retrouve dans Max mon amour). Dans L'Homme fidèle, c'est surtout la première ligne que l'on voit, elle se redessine à travers l'histoire d'Abel et Marianne (Garrel et sa femme: Laetitia Casta), d'anciens amants qui se remettent ensemble après la mort de Paul, le meilleur ami d'Abel. Deux mystères planent pourtant sur leurs retrouvailles, le premier sur la paternité de Joseph, fils officiel de Paul (mais peut-être d'Abel), le second sur les circonstances de la mort de Paul (qui a peut-être été empoisonné par Marianne). Cette ligne, plus souterraine, n'a rien à voir avec un quelconque « marivaudage » et l'on se pincerait presque en voyant revenir le nom de Marivaux dans plusieurs critiques – car dans les meilleurs moments de L'Homme fidèle (il y en a peu, mais ils existent), c'est plutôt au Hitchcock de Soupçons que l'on pense. Le sujet secret du film, sans doute soufflé par Carrière à Garrel, est celui de la paranoïa amoureuse : c'est le même que celui de Phantom thread de Paul Thomas Anderson, mais traité à la française, c'est-à-dire en minorant le potentiel dramatique de la relation amoureuse pour le tourner en dérision.

 

Cette façon de tordre le cou au drame était déjà perceptible dans le premier film de Louis Garrel, Les Deux amis (2015), auquel L'Homme fidèle emprunte le motif de l'indécision masculine, traité ici à la limite du burlesque. Loin d'enrichir le film, cette ligne représente sa principale faiblesse: Louis Garrel persévère dans le burlesque sans retrouver la précision rythmique du Redoutable. Filmé assez souvent de près, son visage n'invente rien, il se contente de décliner les roulements d'yeux qu'on lui connaît depuis ses débuts. Son registre de jeu, qui est aussi celui du film, est donné dès la scène d'ouverture, où Marianne (Laetitia Casta) annonce à Abel (Louis Garrel) qu'elle attend un enfant, mais qu'il n'est pas le sien : Abel manifeste d'abord de l'étonnement, puis accuse le coup poliment – avant d'être mis à la porte. Le passage d'un état à l'autre pourrait presque être mimé tant l'émotion qui traverse le visage de Louis Garrel semble lui venir de l'extérieur : c'est certainement voulu, car Abel est un personnage passif que l'intrigue tricotée par Carrière se plaît à instrumentaliser dans le dernier tiers du film, lorsque Marianne exige par dépit qu'il couche avec Eve (Lily-Rose Depp), la jeune sœur de Paul. Il est pourtant étonnant que ni Carrière, ni Garrel n'aient profité de cette deuxième expérience amoureuse – avec une femme beaucoup plus jeune qu'Abel, archétype de la lolita – pour marquer un contraste avec Marianne, ou spéculer sur la naissance d'un nouvel Abel, plus entreprenant et, pourquoi pas, intrigant à son tour. Tout se passe en fait comme prévu: pendant qu'Eve fait avec Abel l'expérience d'une dé-cristallisation programmée par Marianne, celui-ci rampe littéralement vers son premier amour, dans une scène de reconquête qui évoque les mauvais clichés de la romcom américaine (l'amant courant et franchissant tous les obstacles pour prouver à quel point il aime). On aurait pu parler de marivaudage si le récit avait fait une place à ce qui est essentiel chez Marivaux (et aussi chez Rohmer ou Kechiche) : la surprise de l'amour – mais ce qui est programmé par Marianne arrive, jusqu'au happy end qui évoque une comédie de remariage revue à l'aune des derniers Desplechin. Il y a dans la réconciliation finale du trio une sorte de compromis, comme si le happy end était en fait un pis-aller. 

 

Le film a donc fui la comédie dramatique à la Hitchcock, c'est son choix – mais ce choix paraît finalement un peu facile. Car aucun des deux mystères – ni celui de la paternité d'Abel, ni celui de la mort de Paul – n'est finalement développé, ces petits mystères n'ont fait que participer à la comédie que se sont joué les trois personnages, d'un appartement à l'autre. Un homme, deux femmes. Ce schéma minimaliste rappelle évidemment les tout derniers films de Philippe Garrel, L'Homme fidèle en livre la version parodique et contemporaine. Tout ce qui relevait encore, dans L'Ombre des femmes (film aussi co-écrit par Jean-Clade Carrière), du secret amoureux et du romanesque lié à la découverte de l'amant ou de la maîtresse (les scènes de filature) est ici enregistré sur le téléphone de Joseph, le fils de Marianne. Ultime coup de bluff de Carrière : c'est finalement ce gamin malveillant qui tire les ficelles de la comédie – et rêverait d'en faire un drame policier. Et c'est à travers lui que se repère l'ambition principale de Louis Garrel : tuer définitivement le père, échapper par le comique à la mythologie romantico-suicidaire des Amants réguliers (2005) et d'Un été brûlant (2011), être enfin, comme Joseph, le fils de personne.

 

L'Homme fidèle est en salles depuis le 26/12

Tuer le père (L'Homme fidèle)