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Journal d'un spectateur


Le diable aux corps (P'tit Quinquin de Bruno Dumont)

Publié par jsma sur 29 Septembre 2014, 12:42pm

Catégories : #série, #p'tit quinquin, #bruno dumont, #horreur

Le diable aux corps (P'tit Quinquin de Bruno Dumont)

Au début de La Vie de Jésus, le premier film de Bruno Dumont, Freddy va rendre visite à son ami Cloclo, qui agonise sur son lit d'hôpital. Couvert d'ulcères, le visage du pauvre Cloclo ressemble à celui du Christ, son regard bleu, absent, semble déjà tourné vers l'au-delà. Sur le mur de la chambre d'hôpital, un des amis de Freddy aperçoit la reproduction d'une scène religieuse montrant Jésus et ses apôtres, c'est alors qu'il dit à Freddy : « T'as vu, c'est le mec qui s'est fait ressusciter ».

Entre l'idiotie et la béatitude, cette scène traçait la perspective dominante des films de Bruno Dumont jusqu'à Hors Satan, film de rupture, où la rencontre de l'iconographie chrétienne et des idiots du Nord allait être repensée à partir d'un élément nouveau : le diable. Un diable sur lequel le titre du film ne laissait planer aucun mystère : Satan était dehors, c'est-à-dire partout, non seulement en chaque personnage, mais aussi dans le souffle du vent, dans chaque parcelle de territoire. Dans Hors Satan, le diable manifestait sa présence dans un buisson filmé comme un abîme dans la nuit, là où disparaissait une jeune fille que l'on retrouvait morte ensuite. Un basculement presque métaphysique s'annonçait dans cette scène, comme si Bruno Dumont, fatigué par sa propre doctrine – toujours la même depuis La Vie de Jésus : la rédemption par la lumière sur le visage des humbles – se tenait désormais au bord d'une fosse infernale.

La mécanique comique de Ptit Quinquin, la série en quatre épisodes qu'Arte vient de diffuser ces derniers jours, ne saurait faire oublier ce point d'obscurité d'où le cinéma de Bruno Dumont est reparti. « L'enfer, c'est ici, Carpentier » dit, très sérieusement, le commandant de gendarmerie Van der Weyden à son lieutenant au moment où les deux hommes se trouvent devant une scène de crime qui dépasse l'entendement. Comme dans un tableau de Jugement dernier peint Jérôme Bosch, le monde s'est brutalement retourné et dans cet horrible mouvement carnavalesque, les vaches s'envolent maintenant dans le ciel (une vache est héliportée au début de l'épisode 1) tandis que les hommes reniflent la terre (ce que fait le commandant à la fin de l'épisode 4). Les repères qui nous rattachaient, dans les autres films, aux paysages, aux hommes, à Dieu semblent avoir explosé, au même titre que les chaînes alimentaires, que le meurtrier inverse : on apprend en effet assez vite – dès le premier épisode – qu'il enfonce dans le corps des vaches les restes de ses victimes, quand il ne les jette pas littéralement en pâture aux porcs. Ce meurtrier, désigné comme « le diable en personne », n'est pourtant jamais incarné, le film laisse en suspens la question de son incarnation pour la traiter d'un autre point de vue : le diable, dans P'tit Quinquin, c'est tout le monde.

Dans La Vie de Jésus, Freddy souffrait de crises d'épilepsie, pathologie que l'on comprend mieux à l'aune de Ptit Quinquin, où les corps de Danny Lebleu et du commandant sont pris de tremblements frénétiques, où les voitures de gendarmerie roulent sur deux roues. L'épilepsie de Freddy semble s'être généralisée, chaque séquence est perturbée une crise : de fou rire lors d'un enterrement, de folie lors d'un déjeuner au restaurant, de n'importe quoi, la plupart du temps. C'est ce qui fait de Ptit Quinquin le contraire d'une œuvre imposante ou monumentale, tout le film se tient au contraire sur un fil, au point de produire parfois, dans des scènes qui se veulent burlesques, l'effet inverse de celui qui est visé : un sorte de faux rire, comme on dirait un faux pas, un effet raté alors que celui-ci semble avoir été parfaitement millimétré.

La chute du commandant et de son adjoint au bord du blockhaus dans l'épisode 1, est-ce que c'est drôle ? Il faut peut-être que chaque spectateur se pose la question pour lui-même : quand ai-je envie de rire en regardant Ptit Quinquin ? De qui ou de quoi veut-on me faire rire ? A quel moment mon rire devient-il inconfortable ?

Ce rire – dont toute la presse a célébré la puissance explosive et libératrice, nous vendant presque Ptit Quinquin comme une grande comédie – est à mon sens la grande limite du film. Le côté carnavalesque qui impose la perturbation intempestive, le renversement permanent, veut toujours l'emporter sur le côté sérieux, c'est-à-dire l'enquête criminelle, à laquelle on s'intéresse malgré tout sérieusement, comme n'importe quel spectateur de série. Une scène – qui est peut-être la plus emblématique de ce qu'arrive à faire aujourd'hui Bruno Dumont en termes de changement de registre – traite justement de la question de savoir ce qui est « sérieux » dans l'enquête. Le procureur de Boulogne-sur-Mer rencontre le commandant Van der Weyden pour faire avec lui le point sur l'affaire : « c'est sérieux », dit le procureur, ce dont convient en effet le commandant. « Mais nous n'avons pas la même définition du sérieux », ajoute le procureur. Et la scène de se soumettre aussi à ce questionnement : tout se défait sur fond de déluge sonore, lorsqu'en arrière-plan, un handicapé mental s'attaque à un plateau de fruits de mer et fait voler huîtres et couverts un peu partout autour de la table, tandis qu'une serveuse s'efforce de contenir cette explosion de folie et passe imperturbablement devant la table du procureur en répétant « bonne continuation ». L'élaboration du son et du mouvement dans cette séquence est remarquable, mais le rire qu'elle suscite est très inconfortable, parce que les gestes de l'idiot – comme ceux du grand-père de Ptit Quinquin qui lance des assiettes sur la table, ou comme ceux de Danny, qui fait des moulinets dans le vide – apparaissent avant tout comme les marques d'une intention esthétique : se mettre du côté du rire des idiots, enregistrer le chaos de leurs gestes convulsifs pour cristalliser par eux la puissance de destruction comique qui anime le film. Voilà peut-être une des questions centrales de Ptit Quinquin : à quoi sert le rire des idiots ? A quoi servent les convulsions diaboliques qui secouent leurs corps ? A quelle distance exacte peut-on se situer d'eux, sachant qu'on ne sera jamais – comme Bruno Dumont d'ailleurs – de leur côté ?

Les mêmes interrogations peuvent être soulevées à propos des enfants, auxquels Bruno Dumont accorde pour la première fois une telle importance. Mais quelle enfance veut-il dépeindre? Ptit Quinquin et sa clique sont-ils les enfants dégénérés de Marie et Freddy, le couple de La vie de Jésus ? Ou sont-ils l'enfance dans ce qu'elle a encore de naïf et de beau ? Difficile de se prononcer : s'il y a un côté « école buissonnière » dans la séquence des auto-tamponneuses ou dans celle où Ptit Quinquin et la petite fille vont voir les gendarmes pour leur montrer le « passage secret » qui les a conduit jusqu'au blockhaus, à d'autres moments, les enfants apparaissent déjà comme les reflets d'une sorte de misère intellectuelle érigée en fatalité, notamment lorsqu'ils insultent Mohamed et son copain, séquence qui rappelle La Vie de Jésus dans sa façon de poser le racisme comme un phénomène presque naturel.

La beauté dans Ptit Quinquin n'est donc du côté de personne et le rire, qu'il soit ironique, burlesque ou purement convulsif, semble être l'outil par lequel Dumont a entrepris de détruire la beauté un peu raide et hautaine qui caractérisait ses précédents films, ainsi que la lourde iconographie dont elle provenait. On en revient finalement toujours avec lui à la scène de l'hôpital de La Vie de Jésus, mais entre l'idiotie et la lumière mystique, son cinéma ne cherche plus maintenant à inscrire de trajectoire verticale. Lorsque le soleil du Nord vient frapper la face de Dany Lebleu à la fin de l'épisode 4, il n'y a manifestement rien dans son regard. Où est passée l'humanité ?

C'est par cette question peut-être que le film parvient à saisir « le diable en personne » : un diable bien différent de celui que l'on connaît par le cinéma d'horreur, et même de celui qu'Hors Satan a voulu représenter dans l'abîme d'un buisson, un diable qui n'est pas un esprit mais au contraire une pure absence d'esprit, l'absurdité même en somme. En ce sens Ptit Quinquin est une série d'horreur paradoxale, la première que l'on ait vu sur une chaîne de télévision française à une heure de grande écoute. L'horreur se trouve moins dans les crimes que chez tous les habitants, elle est profondément ancrée dans l'air qu'ils respirent, dans la terre qu'ils cultivent, dans les juments qu'ils caressent, dans toutes ces mentalités paysannes autrefois décrites par Giono au moment de l'affaire Dominici. Dans le témoignage qu'il a laissé sur le procès de Gaston Dominici, l'auteur de Regain écrivait ceci : « Je parle de l'Accusé comme s'il n'était pas accusé ; comme si je le rencontrais par exemple au seuil de sa ferme en 1934 […]. C'est un personnage de la Renaissance, du Moyen-Age. Il sort nu et cru de L'Histoire universelle d'Agrippa d'Aubigné […]. Le regard de ses yeux est difficile à supporter […]. Sa psychologie est hors de portée des procès-verbaux. Si je l'avais accompagné dans ses randonnées solitaires, je pourrais peut-être dire qui il est avec à peine 50% de chances d'erreur. Là je ne sais pas (1) ».

S'il ne peut y avoir d'élément de résolution à la fin de Ptit Quinquin, c'est parce que Bruno Dumont voit dans ces personnages la même opacité que celle que ressentait Giono au sujet de Gaston Dominici : quelque chose d'archaïque qui échappe à toute appréhension. C'est en ce sens aussi que Ptit Quinquin est profondément dérangeant, toute l'enquête avance vers un « je ne sais pas » qui rapproche pour finir le regard vide de Dany de celui, à la fois éberlué et sceptique, du commandant Van der Weyden. Où est donc passée l'humanité?

(1) Jean Giono, Notes sur l'affaire Dominici, Folio.

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