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Journal d'un spectateur


L'été 80 (Everybody wants some de Richard Linklater)

Publié par jsma sur 5 Mai 2016, 21:42pm

Catégories : #richard linklater, #campus, #années 80

Trois jours avant le début de son année universitaire, Jake (Blake Jenner) arrive en voiture sur le campus d'Austin et pose son carton de disques dans la colocation qu'il va partager avec un groupe de sportifs. Derniers jours de vacances, première année de fac : comme d'autres films de Linklater, Everybody wants some se tient au seuil d'un événement officiel (la rentrée de Jake) et embrasse aussi un temps plus large, l'été 1980, évoqué par un ensemble de codes vestimentaires et de références musicales. Le film puise beaucoup dans la mode et la musique de cette époque, dont il cherche à rappeler l'insouciance, la décontraction, la légèreté.

Rien de bien neuf dans cette manière d'évoquer les années 80 et c'est sans doute une des limites du film: Linklater cède à la nostalgie (un peu facile) des fêtes d'étudiants, des bons tubes eighties qu'il y entendait (il avait vingt ans en 1980) et des filles sympas qu'il y croisait. Everybody wants some n'a pas beaucoup plus de consistance que le carton de disques de Jake, les titres qui composent sa b.o défilent à travers des déclinaisons "thématiques" (soirées disco, funk, country). De la fête disco à la soirée déguisée qui clôt presque le film, c'est toujours le même cérémonial qui se rejoue : paris sur des filles, rencontres, flirts, coucheries...Jusqu'au moment où Jake trouve la perle rare - une étudiante intello - rencontre dont le film profite pour esquisser un mouvement plus nuancé et sentimental, comme si il fallait s'excuser de tant de légèreté, comme s'il fallait, par la rencontre amoureuse, donner sens à ces trois jours d'oisiveté au cours desquels Jake et ses copains ont pleinement joui du bonheur d'être jeunes et cons.

Car avant que Jake ne se métamorphose en jeune homme romantique - dans des scènes de badinage peu inspirées - le film n'a fait que décrire une logique sportive de compétition sexuelle entre mâles. Everybody wants some a un côté concours de bites propre aux films américains dédiés à l'amitié masculine et à ses blagues de vestiaire. Aucune différence, de ce point de vue, avec Dazed et confused (1993), qui dressait déjà le portrait d'un groupe d'idiots : en vingt ans, quasiment rien n'a changé dans la façon dont le cinéaste d'Austin dépeint la jeunesse américaine, si ce n'est, peut-être, un désir, plus affirmé dans Everybody wants some, de se démarquer de la bêtise du groupe - car il est clair que Jake, bellâtre moins idiot que les autres, représente la façon dont Linklater regarde le jeune homme qu'il était en 1980.

L'été 80 (Everybody wants some de Richard Linklater)

Le film finit par désigner des élus - Jake et son étudiante - laissant aux autres personnages la trivialité et la bêtise. Dans l'extrême platitude des fêtes successives, un événement a eu lieu. Malgré la fadeur des scènes sentimentales qui marquent la dernière partie du film (des conversations ineptes qui durent jusqu'à l'aube, évoquant le tout-venant de n'importe quel teen movie sirupeux), cet événement marque - comme le départ de Mason à la fin de Boyhood - le moment où un personnage se détache du groupe (copains ou famille) pour vivre sa vie. C'est ce moment qui intéresse Linklater et Everybody wants some se déploie dans toute sa platitude pour donner finalement un peu de relief à la rencontre, comme dans un récit d'apprentissage sans réelle dramaturgie - et sans réel apprentissage.

On pourrait presque résumer l'ensemble des films de Linklater par cet échange de répliques entre un garçon et une fille dans Dazed and confused : « Quoi de neuf ? Rien». C'est dans la platitude que Linklater est à son meilleur. Les temps morts de Boyhood (la partie de bowling, la première nuit de Mason sous une tente avec son père) sont plus intéressants que les moments de pathos plombant chaque scène entre Mason et sa mère (Patricia Arquette). Avec son tournage au long cours étiré sur douze ans, son dispositif d'enregistrement transformant le tournage en expérience du tempus fugit, Boyhood a cependant fait l'objet de toutes sortes de spéculations théoriques qu'Everybody wants some sape aujourd'hui, rappelant à quel point Linklater est un cinéaste du prosaïque. Le compte à rebours qui s'affiche plusieurs fois à l'écran n'indique rien d'autre que le temps qui sépare les dernières fêtes de Jake de sa première heure de cours. Quand ce temps sera écoulé, le film n'aura plus qu'à dérouler son générique sur Good times roll des Cars. Et Jake de s'endormir sur sa table pour sa première heure de cours, en songeant aux beaux souvenirs de l'été 80. On ne peut mieux symboliser, par ce moment où Jake tombe de fatigue - le plus beau plan du film - la manière dont Linklater perçoit la platitude de qu'il filme: comme une trame molle destinée à être façonnée, plus tard, par le souvenir et la nostalgie.

Everybody wants some de Richard Linklater. Avec Blake Jenner, Ryan Guzman, Tyler Hoechlin. En salles depuis le 20 avril.

L'été 80 (Everybody wants some de Richard Linklater)

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