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Tu réclamais le soir (L'Heure de la sortie)

Tu réclamais le soir (L'Heure de la sortie)

Tu réclamais le soir (L'Heure de la sortie)

Environ un an après Madame Hyde de Serge Bozon, L'Heure de la sortie est le deuxième film à envisager le métier du prof comme une expérience proprement fantastique. Chez Serge Bozon, la métaphore passait par un tour de force : foudroyée dans son labo de sciences, une vieille prof de physique chahutée par ses élèves (Isabelle Huppert) retrouvait miraculeusement son autorité et devenait, pour son élève le plus retors, une sorte de mentor. L'Heure de la sortie part du même postulat que Madame Hyde – à savoir que l'autorité du prof n'est plus assurée : ainsi lorsque Pierre Hoffman (Laurent Lafitte) arrive dans un prestigieux collège privé pour un remplacement, il est immédiatement confronté à l'arrogance sociale et intellectuelle d'une classe d'élite. Postulat habile et astucieusement négocié durant la première demie-heure, qui tord le cou aux clichés habituels du « film sur l'Education Nationale », notamment celui de la classe intenable (type La Journée de la jupe ou Les Héritiers) ; le petit groupe d'élèves ici dépeint offre au contraire une représentation presque idéalisée de la bonne classe : ils sont peu nombreux, disciplinés et cultivés (sondage à mains levées : ils connaissent tous, en 3e, l'oeuvre de Kafka). Pourtant, le film – c'est toute l'intelligence de son écriture – va faire surgir de ce contexte apparemment idéal une menace diffuse, d'abord pour le prof, qui devient rapidement la cible d'une destruction psychologique orchestrée par les élèves, puis pour les élèves eux-mêmes, qui loin de se conformer à leurs rôles de premiers de la classe, forment une sorte de confrérie hantée par l'apocalypse.

 

Ecrit selon une logique de cross over maintenant courante dans le cinéma français (et emblématisée récemment par Grave ou Petit Paysan), L'Heure de la sortie présente plusieurs niveaux de basculement, le plus évident étant celui thriller psychologique – genre dont Sébastien Marnier a prouvé la maîtrise dans Irréprochable (2016). Les deux films ont en commun d'être des portraits de déclassés vivant dans la honte de l'échec social : pourquoi Hoffman est-il encore remplaçant à quarante ans, lui lance cruellement une élève, dès la première heure de cours. Cette angoisse sociale est cependant moins apparente que dans Irréprochable, où le personnage de Marina Fois, double féminin d'Hoffman, compensait son échec professionnel à travers la mythomanie. Dans L'Heure de la sortie, le trouble psychologique est plus dilué, ils se répand lentement dans la classe où enseigne Hoffman, cadre que le film conçoit moins comme un lieu didactique (il y a très peu de scènes de cours) que comme un réceptacle des peurs sociales contemporaines. Peur du harcèlement (Hoffmann se demande si l'un de ses élèves n'est pas la brebis galeuse du groupe : fausse piste), peur de la pédophilie (une élève a vu le désir d'Hoffmann pour un des garçons de la classe: piste inexplorée), peur, surtout, de la fin du monde : c'est le côté Take shelter du film – il représente son second niveau de basculement.

 

En devenant peu à peu un voyeur captivé par la vie privée de ses élèves, en les suivant dans leurs excursions, en assistant à leurs jeux, Hoffman découvre dans une carrière une cachette où se trouvent des DVD numérotés, qui correspondent plus ou moins au journal du groupe. Celui-ci est composé essentiellement d'images de catastrophes (le 11 Septembre, le tsunami de 2004, Fukushima) et de vidéos capturées dans des abattoirs ou sur des littoraux pollués (on voit par exemple une mouette éventrée dont l'estomac est rempli de déchets industriels). Ces images, qui ont été postées sur Youtube, représentent pour l'essentiel le secret des élèves – un secret qui n'en est pas un puisque tout le monde connaît ces images, qui ont fait des millions de vues, leur nombre de vues a même été pour Sébastien Marnier un critère de sélection. Il faut saluer l'originalité de ce choix : au lieu faire circuler dans le cercle adolescent des vidéos banales de youtubeurs, le film opte pour un imaginaire apocalyptique qui le décentre, le désaxe un peu, mais c'est un risque qui paie car une ombre immense plane alors sur les personnages, selon une logique de dérive paranoïaque qui repose sur l'adhésion du spectateur : de l'imminence de l'apocalypse il faut que nous soyons convaincus pour croire à la fin du film. Et nous le sommes grâce aux images de catastrophe greffées sur la trame du thriller : l'écriture du film n'est pas loin par moments de l'essai – mais celui-ci trouve sa place et son sens dans le journal des élèves, que l'on peut considérer comme un récit de la fin du monde étonnamment désaffecté (sur cette désaffection, voir le remarquable article publié sur le site de la revue le Rayon vert). Toute référence à la réussite scolaire semble alors devenir dérisoire et c'est peut-être ce que le film dit de plus poignant : qu'il n'y a pas d'avenir pour ces élèves brillants, qu'aucune révolte ne servira d'exutoire à leur mal-être, car il est trop tard (même le rock apparaît comme banalement conventionnel : le proviseur applaudit le concert de fin d'année). Le spectateur n'a alors plus qu'à attendre l'instant où prof et élèves vont s'accorder dans une même version de la fin du monde, partager l'apocalypse – comme dans la séquence finale de Take Shelter, lorsque le personnage de Jessica Chastain surprend la tornade qui approche avant son mari (Michael Shannon), lui signifiant par là qu'elle est désormais passée de son côté.

 

La fin est très programmatique et pourtant elle surprend : ce que l'on voit à l'écran s'inscrit certes dans une continuité apocalyptique (comme si la conclusion avait été écrite par les élèves, représentait l'ultime volet de leur collection de films apocalyptiques) mais le spectateur se pince, comme Hoffman, avant de découvrir le contrechamp catastrophique habilement retardé par la mise en scène. Le film a pu paraître par moments un peu scolaire dans son écriture (il est écrit par couches, comme Petit Paysan) mais il trouve pour finir un équilibre assez remarquable entre film-catastrophe et teen movie dépressif. Car il y a aussi du Virgin Suicides dans la façon dont ce groupe d'ados se sacrifie à la tristesse générale du monde : dans le roman de Jeffrey Eugenides (et dans le film de Sofia Coppola) la dépression des sœurs Lisbon n'était pas étrangère au contexte économique, l'histoire de leur suicide s'inscrivait dans les années 70, à Detroit, en pleine crise de l'industrie automobile. Dans le film de Sébastien Marnier, le sentiment de détresse que les élèves de Pierre Hoffman expriment via leurs vidéos dit notre sentiment contemporain d'impuissance devant le désastre environnemental en cours et la stupeur qui sera la nôtre lorsque la catastrophe (qui est déjà là) apparaîtra enfin sous nos yeux. A quoi bon, dès lors, réciter les strophes du Dormeur du val ? C'est moins Rimbaud que Baudelaire qu'il eût fallu apprendre par coeur :

Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici.

 

L'Heure de la sortie de Sébastien Marnier est en salles depuis le 9 janvier.

Tu réclamais le soir (L'Heure de la sortie)