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La Fête de trop (Climax de Gaspar Noé)

La Fête de trop (Climax de Gaspar Noé)

« C'est la fête de trop! 
Moi je l'ai faite, défaite et ça jusqu'au fiasco. » (Eddy de Pretto)

 

La scène de danse est devenue presque un rite de passage dans le cinéma français : la plupart du temps, ce rite a une fonction purement esthétique, il signale, au mieux, une intention, un état d'esprit (le nostalgie du petit club underground dans Un couteau dans le cœur) ou trace à gros traits les contours d'un personnage qui brûle ses ailes sur les pistes de danse (dernier avatar de ce stéréotype : Félix Maritaud dans Sauvage). L'idée de Climax – elle est particulièrement bonne – consiste à revenir aux sources du rite (danser : pour quoi faire?) et à le dérégler, avec la brutalité et le mauvais esprit adolescent qui caractérise chaque projet de Gaspar Noé. La danse représente ici l'essentiel du spectacle, elle structure le film en trois parties : casting des danseurs (une première partie un peu ennuyeuse, qui permet surtout à Noé de citer à l'écran ses titres de films préférés), ultime répétition de spectacle suivie d'un cocktail (deuxième partie brillante) puis descente aux enfers (troisième partie) prenant la forme d'un bad trip collectif : c'est la fête de trop.

 

Comme Un Couteau dans le cœur, dont il est le pendant viril et brutal, Climax se sert de la danse pour exprimer la nostalgie d'une époque. Ce sont ici les années 90 : nostalgie inédite chez Noé, et d'autant plus surprenante qu'elle prend une coloration que l'on peut qualifier de « politique ». L'emploi des guillemets s'impose car Climax a une manière très singulière de mettre en scène le politique à travers la danse et l'idée du groupe, mais d'un groupe fondamentalement hétérogène, incarnation de l'esprit black blanc beur de 1998, avec une greffe LGBT en bonus. Ce groupe danse sous un drapeau bleu blanc rouge – lourd symbole arrivé presque par hasard sur le plateau de tournage d'après ce que raconte Noé (voir son entretien avec Corentin Lê dans Cinéséries). Symbole que la mise en scène tient à distance (le drapeau est rarement dans le champ) mais qui tourmente les personnages (un danseur dit que le drapeau français lui fout le cafard). Difficile donc de se dire que le spectacle de danse existe juste pour la beauté du geste, qu'il n'a pas de sens politique. L'énergie de la danse, brillamment captée à travers des corps d'aujourd'hui, représente un état extatique (ou perçu comme tel) de la France des années 90 : époque musicalement effervescente (la b.o est une très belle compilation de ce qu'elle a eu de meilleur, à commencer par Rollin et Scratchin de Daft Punk) et politiquement plus douce que la nôtre (Macron est encore loin). Là se situe l'étrange nostalgie politique de Climax, que Noé situe forcément dans les préliminaires de son film – avant d'ouvrir les portes de l'enfer. Rarement l'impression d'extase a été si bien traduite à l'écran : il est difficile de ne pas être complètement conquis par la première scène de chorégraphie, qui rappelle que Noé est avant tout un cinéaste de la structure. A travers la danse, le mouvement interne de son film (encore une fois structuré en parties nettes, surdécoupées par des cartons) trouve son objet parfait : un point central (Sofia Boutella, qui a supervisé les chorégraphies du film) et une structure (les autres danseurs) mécaniquement reliée à ce point et superbement active. La joie esthétique que procure la danse est totale – et il est difficile de ne pas y sentir la nostalgie d'une décennie durant laquelle Noé était encore jeune : bien que la troisième partie du film vienne souiller l'utopie, c'est cette euphorie qui reste à mon avis le souvenir principal de Climax.

 

 

La Fête de trop (Climax de Gaspar Noé)

La sangria bourrée de LSD qui déclenche le bad trip ressemble à un élément perturbateur de mauvais scénario, on peut le trouver insuffisant, mais il ne l'est pas plus que le café empoisonné des Huit Salopards. Comme Tarantino, Noé sait que c'est dans les vieilles cafetières (ou les saladiers) que l'on prépare les meilleurs coups. La drogue introduit d'abord un légère phase d'euphorie (nouvelle scène de danse, filmée en plongée, comme un beau souvenir vu du ciel) avant d'enclencher un long mouvement de décadence durant lequel personne n'est épargné. On peut apprécier l'humour noir de Noé (qui consiste par exemple à enfermer un enfant dans un local électrique pour lui épargner le spectacle de l'orgie sur la piste) mais il faut reconnaître que ce troisième mouvement n'égale pas tout à fait le deuxième. C'est étonnant car dans l'enfer, Noé est pleinement dans son élément, surtout avec l'aide de Benoît Debie qui ressort la palette de Love, mais il faut admettre le film baisse un peu – tout en restant remarquablement structuré dans son chaos : les danseurs prennent des poses lascives comme dans le harem du Sardanapale de Delacroix, c'est visuellement assez stupéfiant.

 

En filant la métaphore politique, on pourrait dire que cette troisième partie est une image de la décadence française, un échec du rêve de mixité culturelle, dont le communautarisme actuel est le symptôme. Qu'un danseur finisse par coucher avec sa sœur situe exactement le sens politique du propos du Noé (quand bien même celui-ci lui échappe) : ses détracteurs le trouveront encore une fois stupide et adolescent, mais ils refuseront aussi de voir comment le cinéaste se sert ici des moyens du cinéma de genre (la dernière partie s'inscrit dans un style néo-gothique proche de celui de The Neon Demon) pour lui redonner une charge politique que l'on cherche en vain dans le cinéma français, à un moment où tout le monde rêve pourtant de faire du cinéma de genre. Ces danseurs déclinants, exténués, éteints, morts sont tombés pour la France – ou pour l'idée un peu naïve que s'en faisait le jeune Noé dans les années 90, quand il dansait, peut-être, sur Rolling et Stratchin. Le versant cadavérique de Climax, l'envers glauque de sa face étincelante et euphorique, ressemble alors à un testament des années 90, le plus beau qu'on ait vu dans le cinéma français depuis 120 BPM.

 

La Fête de trop (Climax de Gaspar Noé)