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Journal d'un spectateur


Le Trou (Love de Gaspar Noé)

Publié par jsma sur 22 Juillet 2015, 08:45am

Catégories : #love, #gaspar noé, #cinéma français, #trous, #enfer, #john carpenter

Le Trou (Love de Gaspar Noé)

« Tu es un trou venimeux ».

Murphy et Electra, le couple de Love, reviennent d'une soirée glauque dans un appartement parisien. Séduit par une fille qui l'a emmené dans les toilettes pour baiser, Murphy apprend ensuite qu'Electra lui a été infidèle. Commence alors une longue scène de dispute à l'arrière d'un taxi, où jaillit, dans un torrent d'insultes, cette réplique qui transperce Electra : « Tu es un trou venimeux ». La séquence qui suit montre Murphy en train de la posséder avec rage dans une chambre d'hôtel.

Rien n'est donc plus excitant, dans le programme érotique de Love, que les « trous venimeux ». Le cinéma de Gaspar Noé pourrait presque porter cette image en étendard, tant elle résume sa vision du monde : les orifices sont pour lui des pièges empoisonnés, voire des portes de l'enfer. Avec une sorte d'entêtement qui frôle le masochisme, les films de Noé sont pourtant mus par une envie irrépressible de se frotter à ces portes, de les ouvrir pour entrer dans des lieux sales et y descendre pour boire leur poison. Par là s'explique, dans Love, la scène du club échangiste : amenée de façon invraisemblable – un flic sympa, incarné par Vincent Maraval, conseille à Murphy d'y emmener Electra – la séquence semble juste avoir pour fonction de marquer le passage effectif du couple en enfer. Dans ce lieu où les corps exultent comme des âmes en peine, la chair est triste, évidemment : Murphy et Electra ne jouissent pas, mais Noé, lui, prend visiblement beaucoup de plaisir.

Plaisir, d'abord, de redescendre dans le trou d'Irréversible : le club échangiste n'est qu'une variante de la boîte gay où Vincent Cassel venait exorciser ses démons – l'endroit s'appelait « le Rectum ». Plaisir, aussi, d'éclairer la scène dans les beaux rouges de Benoît Debie, qui poursuit ici son travail sur l'esthétique de l'enfer (de Spring Breakers au théâtre de Lost River). Plaisir, enfin, d'illustrer la séquence par le choix d'un thème qui doit être cher à Noé : celui d'Assaut de Carpenter. Avec un tel bagage symbolique – des souterrains fangeux, un rouge infernal, Assaut – Love aurait pu être un bon film de genre. Mais le film se veut sentimental et moral, il veut représenter la jouissance comme une addiction (aimer, c'est descendre toujours plus bas en enfer) pour servir une morale du couple assez binaire : entre la maman et la putain, il faut choisir.

La putain, Electra, est très belle, l'actrice qui l'incarne (Aomi Muyock) est parfois filmée comme une muse de la Nouvelle vague salie par Noé, comme si Anna Karina était tombée dans un porno arty. Par elle, le film représente le trou forcément venimeux, gouffre de jouissance auquel s'oppose un personnage de blonde fade, qui devient la femme de Murphy et lui donne un fils. Inutile de préciser que le film ne fait pas de cette vie de couple un idéal : les séquences qui suivent le réveil de Murphy, au début de Love, sont presque aussi glauques que celles de la boucherie dans Seul contre tous. Mais Murphy doit se faire à cette vie, faute de mieux. « Life is not easy », lâche-t-il, en pleurant dans sa baignoire, dans la dernière séquence du film.

Avant de pleurer, Murphy a pris de l'opium pour retrouver le goût d'Electra et toucher le fond à nouveau. Love se pose alors en rêverie mélancolique : l'opium faire renaître l'enfer, mais il fait briller aussi l'éclat des premières fois: première rencontre, première nuit, premières promesses. Ces scènes sont censées illuminer la fin du film en montrant que le couple, avant de descendre aux Enfers, a connu la beauté en se promenant aux Buttes Chaumont. Elles donnent pourtant l'impression d'être des parodies de scènes de rencontre de film d'auteur français. J'ai parfois pensé à Trois souvenirs de ma jeunesse en les voyant et je me suis dit que Love en était une version plus explicite et plus brutale : chez Desplechin, les chambres de bonne sont des lieux d'écriture et de rêverie, chez Noé, elles se résument à un lit dans lequel on baise.

Love n'assume pourtant pas vraiment ce prosaïsme : en représentant l'amour comme un calvaire, en voulant côtoyer l'enfer à l'intérieur des corps (jusqu'à une scène de pénétration filmée in utero), Noé prend la pose de l'artiste romantique. Rien n'est plus parlant, de ce point de vue, que la façon dont il a présenté Love lors de sa projection à Cannes : comme « un mélodrame érotique ». D'un côté comme de l'autre pourtant, son film est un échec : l'histoire de Murphy ne parvient jamais à s'élever jusqu'à la forme classique du mélodrame (bien plus tranchante et émouvante dans Une nouvelle amie d'Ozon), et les scènes de sexe, toutes pensées contre l'imagerie pornographique (exemple : Noé met une Gnossienne de Satie sur une scène de masturbation) ne produisent aucun choc érotique. Malgré tous les effets de Benoît Debie – l'attention portée aux textures des vêtements, aux draps des lits, au grain des peaux – toutes les images de Love finissent par être aspirées dans la bonde de la baignoire où Murphy pleure sur sa vie. C'est la dernière séquence de Love : destination sanitaire d'un film qui fait avant tout le récit d'une désintoxication amoureuse et sexuelle, enlevant, dans sa cure, le venin qui se trouvait au fond du trou.

Love de Gaspar Noé (sortie le 15 juillet). Avec Karl Glusman (Murphy), Aomi Muyock (Electra), Vincent Maraval (un flic sympa), Gaspar Noé (le galeriste de la "galerie Noé"). Photographie: Benoît Debie. 2h10.

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