Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
alphaville60.overblog.com
alphaville60.overblog.com
Menu
Le Petit héritier (Plaire, aimer et courir vite)

Le Petit héritier (Plaire, aimer et courir vite)

Le Petit héritier (Plaire, aimer et courir vite)

Vers la fin de Plaire aimer et courir vite, Arthur (Vincent Lacoste), un jeune provincial de passage à Paris va se recueillir au cimetière de Montmartre sur les tombes de Koltès et Truffaut. A ce moment précis – sans grand intérêt au regard de l'histoire mais nécessaire d'un point de vue symbolique – le film se montre tel qu'il est : ce n'est pas une histoire d'amour à l'époque du sida (Arthur s'est attaché à un homme plus âgé que lui et malade : Jacques), c'est une promenade chez les morts. Rien n'est plus solennel que les pierres tombales, Honoré le sait, mais à ce stade du film, il lui faut montrer les noms gravés dans le marbre, il lui faut souligner le deuil qui sert d'arrière-plan à son évocation des années 90. C'est une différence essentielle avec 120 BPM, où Campillo partait du vide politique actuel pour faire revenir ses souvenirs de militant au début des années 90 : les personnages de son film semblaient revenir d'une révolution oubliée et le film les faisait apparaître en tant que tels, comme revenants dans des scènes de danse fantomatiques. Chez Honoré, les morts sont bel et bien morts et le film nous les montre depuis la perspective du cimetière, comme des statues du Commandeur devant lesquelles nous sommes tenu de nous agenouiller gravement.

 

Cette scène de cimetière, presque ridicule dans sa solennité, Christophe Honoré l'explique plus ou moins dans ses entretiens : il dit avoir voulu raconter l'histoire d'une transmission qui n'a pas eu lieu et précise qu'au milieu des années 90, tous les auteurs qui avaient compté pour lui étaient morts du sida. A ceux qui sont cités dans le film (Koltès, Guibert), s'ajoutent les noms de Jacques Demy et de Serge Daney : le film s'empare donc d'une question importante (de qui et de quoi sommes-nous orphelins?), mais il ne la conduit pas exactement là où il croit. La figure du père symbolique – le personnage de Jacques, voué à disparaître – ne transmet rien à Arthur, ou plutôt rien d'autre que sa culture. La première scène de rencontre a lieu dans une salle de cinéma devant La Leçon de piano : tout en draguant Arthur, Jacques joue les profs de cinéma, il explique à son élève que le film de Jane Campion n'est pas seulement un « livre d'images ». Cette courte leçon sur La leçon de piano n'a aucune résonance dans la suite du film, on pourrait la voir comme la critique d'un certain académisme qu'Honoré a toujours voulu fuir, mais il faudrait plutôt se demander si Honoré n'est pas, avec Assayas, le représentant d'un cinéma d'auteur académique qui se frotte à toutes les tendances (Kristen Stewart et les écrans d'iphone pour l'un, le revival des années 90 pour l'autre) pour se donner un air contemporain – mais manque entièrement d'horizon narratif. Car sous ses airs faussement désinvoltes (la désinvolture consistant par exemple à dire que le poète américain Walt Whitman était une « salope »), Aimer plaire et courir nage dans les mêmes eaux culturelles que Sils Maria : Guibert et Koltès ne sont pas des morts dont le film fait le deuil, ce sont des noms qui fonctionnent comme des marqueurs culturels, au même titre que la chanson de Massive Attack qui ouvre le film, annonçant une b.o de très bon goût, best of de compiles inrocks du début des années 90.

 

Au moment de mourir, il est logique que Jacques n'ait que des manuscrits à léguer à son ami Mathieu (Denis Podalydès) : il a vécu dans le monde dépeint par le film, c'est-à-dire celui de la culture. Tout ce qu'il a à léguer, ce sont des textes. Words, words, words. Dans ce rôle impossible – devant lequel Louis Garrel a eu la bonne idée de se désister - Pierre Deladonchamps ne peut jouer qu'une partition de drama queen, qui pleure en écoutant une chanson d'Anne Sylvestre. Tout ce qui est extérieur au domaine de ses goûts culturels sonne faux – et surtout l'évocation du sida, ramenée aux stigmates de Kaposi sur le corps d'un vieil amant de Jacques qui vient pleurer dans une baignoire. Impossible de trouver à cette scène la moindre justesse : quand on sort du domaine des livres, des films, de la musique, on tombe dans un pathos à la limite du ridicule.

 

Honoré doit en être conscient : il mise beaucoup sur la légèreté de Vincent Lacoste, sur son sens du décalage et de la dissonance (des qualités que l'on trouvait autrefois chez Louis Garrel). Seul Lacoste peut dire, sans tomber dans le ridicule, la tirade sur la mélancolie des pédés, ces « pleurnichards de la baise ». Seul Lacoste peut formuler, au sein même du film, la critique du spleen poseur et affecté auquel Honoré aspire sans cesse. La justesse est tellement rare dans Plaire aimer et courir vite qu'il faut la chercher dans les scènes anecdotiques de Lacoste/Arthur, comme celle où, depuis la fenêtre d'une chambre d'hôpital, on le voit jouer avec un chat. C'est dans ce type de scène que se niche peut-être la vérité d'une histoire de transmission qui n'a pas eu lieu : pendant que les pères (symboliques) crèvent dans leur lit d'hôpital, les fils, insouciants, jouent dans la cour. Sujet déchirant, que le film frôle, mais n'étreint jamais : le personnage du fils de Jacques (Loulou dans le film) est totalement délaissé, au profit des mausolées qu'Honoré érige en l'honneur des grands auteurs qui l'ont inspiré dans sa jeunesse. Dans ce panthéon de luxe, Hervé Guibert a une place de choix : on voit la couverture de L'Image fantôme dans la chambre d'étudiant d'Arthur, où un mur entier est tapissé de photos de l'écrivain.

 

Vieil héritage de la Nouvelle Vague que celui de citer des auteurs et mettre des livres dans les film – sauf qu'à l'époque d'Alphaville, on faisait quelque chose des livres : les vers de Capitale de la douleur étaient là pour ramener l'hypothèse d'un monde lyrique dans un univers automatisé et impersonnel. Dans Aimer plaire et chanter, les livres ne sont que des livres, et les auteurs des noms qui circulent dans une économie de biens culturels, exactement comme chez Assayas. On ne va pas ressortir les pages de La Distinction pour expliquer ces effets de reconnaissance. C'est triste à dire, mais l'histoire de transmission que raconte Christophe Honoré dans Plaire aimer et courir vite se résume à la gestion d'un patrimoine culturel issu des années 90, qui coïncide avec la jeunesse de l'auteur mais ne dépasse jamais ses strictes limites. Ce patrimoine est le seul sujet du film – et ce sujet appelle une solennité sur laquelle les efforts de Vincent Lacoste et Denis Podalydès, qui tentent plus d'une fois de prendre le film à revers, n'ont finalement aucune prise. Le marbre des mausolées est plus fort qu'eux.

 

Plaire, aimer et courir vite - en salles depuis le 10 mai 2018

Le Petit héritier (Plaire, aimer et courir vite)