L'Inconnu du Parc (Le Parc de Damien Manivel)

Moins improvisé qu'Un jeune poète (qui avait été tourné à Sète en quelques jours), Le Parc joue, comme l'indique son titre, sur le potentiel esthétique et émotionnel d'un lieu. C'est un film aussi bref que le précédent (1h12), mais à la construction plus serrée et rigoureuse, à l'ambition plus grande aussi. Le parc qui est le cadre unique du film – et de son histoire de rencontre amoureuse – aurait pu tout aussi bien être un lac du Sud de la France. La ressemblance avec L'Inconnu du lac est tellement frappante qu'il faut en parler. Il est clair que ce Parc semble avoir été écrit dans l'ombre du film de Guiraudie, dont il est en quelque sorte la copie conceptuelle. Conceptuelle parce que tout ce qui faisait exister le lieu chez Guiraudie (la lumière du lac, la sensation de l'eau, l'horizon infini de la jouissance, aussi étiré et immense que les journées d'été) semble ne servir ici que de prétexte à un tour de force narratif et technique, marquant la transition entre la partie plate de l'histoire (un petit flirt entre un garçon et une fille) et son envers potentiellement monstrueux (l'errance nocturne de la fille dans le parc, après le départ du garçon). Ce qui se racontait par degrés dans L'Inconnu du lac (le déclin insupportable d'un summer of love) se joue ici en un plan-séquence d'une dizaine de minutes, qui marque à la fois le moment de la séparation (le garçon envoie un sms à la fille pour lui dire qu'il a quelqu'un d'autre) et l'entrée dans la nuit, forcément sauvage et dévorante.

Au regard de ce modèle (avoué ou pas, il saute aux yeux), Le Parc paraît vraiment minuscule. Son plan-séquence est le seul fait marquant dans l'expérience concrète du film, mais c'est aussi un morceau de bravoure qui produit des effets contraires à ceux qu'il est supposé avoir. On se sent tellement dans l'obligation d'admirer ce moment que tout ce qui l'entoure – soit trente minutes de film de part et d'autre – paraît, en comparaison, d'un prosaïsme désolant. Le film semble avoir été pensé à partir de son centre, moment de mélancolie typiquement contemporain où une fille se fait larguer par sms. Cette rupture n'a pourtant aucune intensité, ou plutôt n'a pas d'autre intensité que celle de la longue séquence crépusculaire qui lui est dédiée : c'est une rupture dans le film plutôt qu'une expérience de la séparation dans l'existence des personnages. Rien n'est triste parce qu'il n'y a pas eu de rencontre.

Dans la première partie du film, Manivel appauvrit systématiquement les ressources du langage, et donc de la rencontre amoureuse. L'évidement de chaque moment de parole aboutit à ce type de dialogues :

- T'as vu les p'tits là-bas qui montent à l'arbre ?

- Ah ouais.

- J'me suis cassé les deux poignets comme ça (la fille montre au garçon une photo d'enfance sur l'écran de son smartphone, la photo apparaît plein cadre : on voit une petite fille dont les avant-bras sont plâtrés).

- Ah ouais, t'étais mignonne.

A force de platitude, l'écriture de Manivel se brise sur les mêmes écueils que dans Un jeune poète. La rencontre amoureuse n'existe que pour produire de la déception, elle consiste en une suite de petits moments creux, auxquels la maladresse des acteurs donne un semblant de relief. Cette maladresse semble être la grande trouvaille de Manivel dans sa direction d'acteurs: il érige ses séquences sur la fausseté des intonations, sur la difficile occupation du cadre par les corps, sur quelques bégaiements aussi. S'il n'y a pas de rencontre dans Le Parc, c'est parce qu'il n'y a, en lieu et place de la rencontre, qu'un essai cinématographique sur l'éternelle maladresse de l'adolescence, que la mise en scène rend visible en permanence en privilégiant le plan large. Dans l'un des rares textes nuancés publiés au moment de la sortie d'Un jeune poète, Raphael Nieuwjaer avait résumé la méthode Manivel par cette formule : la rencontre est moins ratée qu'inexistante (1).

Il faut donc attendre la seconde partie du Parc pour que la non-rencontre du début soit transfigurée par la nuit et les fantasmes de la jeune fille frustrée par son échec sentimental. On aimerait beaucoup songer, à ce stade du film, au gouffre ouvert par les dernières scènes de L'Inconnu du lac. Mais, à court d'idées, Manivel fait intervenir un troisième personnage : un gardien de parc noir et peu loquace, qui, sous des abords sympathiques, s'avère être un prédateur sexuel. Dans Quatre mouches de velours gris, un giallo réalisé par Argento au début des années 70, il fallait juste un raccord – simple et sidérant – pour qu'un parc devienne, en un coup de baguette magique, un espace labyrinthique et asphyxiant. Dans l'écriture plus laborieuse du Parc, il faut attendre environ une demie-heure pour que la menace représentée par ce gardien se concrétise – sans tout à fait se concrétiser puisque, dans son optique conceptuelle, le film joue jusqu'au bout sur le fantasme et fait du gardien noir le double bestial (et donc sexuellement plus entreprenant) du garçon un peu éthéré de la première partie. Cette métamorphose du sentiment amoureux en pulsion agressive – coup typique du cinéma de festival depuis Tropical Malady – représente presque toute l'histoire du Parc et celle-ci s'adresse à un spectateur particulièrement patient et bienveillant. Il faut en effet beaucoup de bienveillance pour accepter sans sourciller le vieux cliché de la brute africaine tapie au fond des bois – cliché que Lars Von Trier avait eu l'humour de prendre au pied de la lettre dans une scène fameuse de Nymphomaniac.

Bien plus sérieux et d'une ironie souvent mal placée ou mal réglée (on rit au dépens des personnages), Le Parc est la conséquence esthétique assez triste, il faut bien le dire, de l'accueil critique sans mesure réservé à Un jeune poète. Au lieu de reconnaître les fragilités d'une écriture qui se cherche encore, on a porté Manivel au firmament et celui-ci croit pouvoir marcher aujourd'hui sur les traces de L'Inconnu du lac, oubliant qu'il a fallu à Guiraudie huit films (courts et longs confondus) pour atteindre une telle épure. On est donc encore loin du compte : l'inconnu du parc (le gardien) n'est même pas un fantasme de jeune fille, c'est un truc de scénario, un stéréotype médiocre qui révèle l'absence d'imaginaire qui caractérise presque entièrement Le Parc. La nuit n'est pas plus belle que le jour : jour et nuit sont les deux faces plates d'un même film qui rêve de passion et de sauvagerie, mais ne raconte au final qu'un rendez-vous manqué avec un garçon, avec le désir, et surtout avec le cinéma.

L'Inconnu du Parc (Le Parc de Damien Manivel)

1) Voir « Rimes plates », article publié dans Débordements.

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