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Journal d'un spectateur


Faire genre (Personal Shopper d'Olivier Assayas)

Publié par jsma sur 10 Janvier 2017, 09:05am

Catégories : #assayas, #cinéma de genre, #ghost story, #kristen stewart, #nanar

Faire genre (Personal Shopper d'Olivier Assayas)

Quand elle n'achète pas des chaussures et des vêtements de luxe aux quatre coins de Paris, Maureen (Kristen Stewart) communique sur Messenger avec un mystérieux destinataire se faisant passer pour le fantôme de son frère, Lewis. Alors qu'un personnage de cinéma normalement constitué aurait rapidement l'idée de changer de numéro de téléphone pour ne plus subir le harcèlement, Maureen va aller au bout de cette conversation spectrale. On voit assez vite – tout de suite même, car Assayas n'est pas du tout subtil – quelles sont lignes qui se croisent dans Personal Shopper : d'un côté une ghost story de jeune fille tourmentée par un deuil, de l'autre un petit traité théorique sur les écrans et leur potentiel fantomatique. Personnal Shopper est de ce point de vue le premier véritable screen movie français, sous-genre jusqu'à alors réservé aux productions de Jason Blum (Gallows, Unfriended, 2015) et plus généralement au thriller horrifique (Open Windows, 2014). On pourrait presque accueillir cette proposition comme une bonne nouvelle s'il n'y avait quelque chose d'incongru dans le fait de voir Assayas s'échapper tout à coup vers le cinéma de genre, deux ans après Sils Maria, que Richard Brody avait justement décrit comme « une publicité pour le tourisme culturel européen » (voir son article publié sur le site du New Yorker, le 16 avril 2015). Il n'est pas certain que, malgré son épouvante conceptuelle tenant dans des lueurs d'un smartphone hanté, Personal Shopper soit de nature radicalement différente.

Dans les années 80, alors qu'il était jeune critique aux Cahiers du cinéma, Assayas a été l'un des premiers à s'intéresser aux films de John Carpenter, à un moment où le réalisateur d'Halloween n'avait pas encore la réputation de master of horror qui lui est aujourd'hui acquise. Mais cet amour est resté un amour de critique, où entre, il faut bien le dire, une forme de snobisme culturel. D'où le projet de flirter, dans Personal Shopper, avec le film de genre sans jamais mettre pleinement les pieds dans l'horreur ou l'épouvante : le genre n'est donc ici qu'une manière de faire genre. Assayas, qui a une cinéphilie très éclectique, a sans doute vu les films produits par Jason Blum, mais il n'en a pas fait l'expérience concrète en salle, il ne s'est sans doute jamais frotté au public d'ados qui chahute les films, il ne s'est jamais assis dans les salles bruyantes qui brisent le cérémonial religieux des festivals auquel il est tant habitué: le plaisir du spectateur (avoir peur) lui est aussi étranger que les titres de sa filmographie pour les lecteurs de Mad Movies. Pour reprendre l'exemple de Carpenter, quelle que soit la passion analytique qui entoure aujourd'hui ses films, quel que soit le travail de décorticage dont ils font l'objet, il ne faut jamais oublier qu'Halloween a d'abord été conçu comme un slasher purement programmatique, où Myers tue sans aucune raison toutes les copines de Laurie Strode : c'est ce qui en fait un modèle du genre. Assayas a été un critique suffisamment clairvoyant pour comprendre ce pragmatisme propre au cinéma de genre, mais sa démarche de réalisateur reste, au fond, celle d'un critique de cinéma: il théorise.

Si Personal Shopper avait été écrit dans l'esprit du cinéma de genre, et des productions de Blumhouse par exemple, son scénario aurait fait l'économie de toutes les petites coquetteries par lesquelles Assayas croit prouver son intelligence, son récit aurait cédé davantage au plaisir de faire peur. Dans une scène qui aurait pu marquer un véritable tournant, Kristen Stewart prend le train pour Londres, se connecte à Messenger et revit, en quelques secondes, le début de Scream. Un premier message annonce : « I'm here and I'm watching you. ». Panique sur le visage de l'actrice. Contrechamp à la Craven : où se cache l'interlocteur ? La citation s'arrête là : Assayas, se croyant sans doute plus fin que Craven, revient à l'écran du smartphone et annule le jeu. Nouveau message : « I'm kidding. I'm not there ». Le fantôme est un petit joueur. Hors de question pour Assayas de céder un plan de plus au plaisir de faire peur, hors de question de jouer avec le spectateur, ce qu'ont fait pourtant tous les maîtres des années 70-80. Le harceleur – ou le fantôme – reste dans un hors-champ théorique. Pourquoi pas après tout ? Encore faudrait-il que le film assume pleinement ce choix, ce qu'il ne fait pas, puisque le fantôme – visiblement bien présent – fait tomber des verres et apparaît dans une scène sous la forme d'un ectoplasme vaporeux digne d'un cours de magie d'Harry Potter. Ce n'est dont pas pas tant le fantôme qui intéresse Assayas qu'un entre-deux (fantôme/harceleur) qui tient dans l'écran de téléphone: il y a bien quelqu'un qui écrit les messages, mais ce quelqu'un est un personnage suffisamment vague pour que le film puisse s'exonérer à bon compte à la fois de sa ghost story et de son cyberthriller. Le plus simple est donc de penser que Personal Shopper ne décrit qu'un rapport obsessionnel à l'écran de smartphone, ce que résume la séquence de l'aller-retour à Londres, où Kirsten Stewart n'a fait, au fond, que lire et répondre à des messages.

Kristen Stewart dans Personal Shopper (2016)

Kristen Stewart dans Personal Shopper (2016)

Kristen Stewart dans Sils Maria (2014)

Kristen Stewart dans Sils Maria (2014)

Mais l'écran de téléphone ne suffit pas non plus. Assayas n'aime pas assez les écrans pour bâtir tout un dispositif autour d'eux – sur le modèle d'Unfriended par exemple, petit film de genre malin dont Personal Shopper reprend l'argument du harcèlement, sans être aussi radical (l'écran de cinéma ayant pris, dans Unfriended, la dimension d'un écran d'ordi). Cette tiédeur, on la trouvait déjà dans Sils Maria – qui racontait moins le drame d'une actrice vieillissante que celui d'Assayas, gamin fasciné par l'ipad toujours allumé de Kristen Stewart et tellement gêné par sa propre fascination qu'il ne pouvait s'empêchait de convoquer tout un matériel culturel (les fantômes de la vieille Europe romantique : de Caspar David Friedrich à Nietzsche) entre deux sessions de recherche sur Google images. L'écriture de Personal Shopper témoigne de la même gêne devant le contemporain : gêne de vieux jeune qui explore toute la gamme possible des connexions, mais glisse, dans les interstices de son thriller connecté, ses petites références culturelles. Il est donc question de la peinture abstraite d'Hilma af Klint et des expériences de Victor Hugo à Jersey : le film semble avoir besoin de ce socle culturel pour se donner un genre, c'est-à-dire pour être montré à Cannes, là où l'oeuvre d'Assayas a été consacrée l'an dernier.

Unfriended (Levan Gabriadze, 2015)

Unfriended (Levan Gabriadze, 2015)

On devine assez facilement sur quels arguments son prix de la mise en scène a pu être négocié : Personal Shopper est, en apparence, un film qui envisage notre rapport aux écrans sur le mode de la hantise, voire de la paranoïa – et dit, avec beaucoup de prétention, ce que disait plus modestement la série des Paranormal Activity produits par Jason Blum : qu'il n'y a rien là où l'on croit qu'il y a quelque chose (par exemple : un fantôme) et qu'il y a peut-être quelque chose là où l'on ne voit rien. Assayas cite parfois explicitement l'esthétique de Blum (en refaisant par exemple le coup du verre qui se brise tout seul), mais l'enrobage culturel auquel il procède fait de son film un objet horriblement hybride, et proche du Z dès qu'il tente le grand écart entre le cinéma de genre et la citation savante. Ce grand écart se résume en une scène improbable prenant la forme d'un faux documentaire sur les expériences paranormales de Victor Hugo à Jersey. Dans un décor qui évoque L'Histoire d'Adèle H, Benjamin Biolay (qui incarne Victor Hugo) fait le récit de ses expériences, tandis qu'un club de spirites très concentrés fait tourner une table dans le contrechamp. Par un effet de mise en abyme qui se veut subtil, mais qui est en réalité assez idiot, Kristen Stewart regarde ce faux documentaire sur l'écran de son smartphone, qu'elle croit toujours hanté par les messages de son frère mort. Le discours du film consiste ici à nous expliquer que les écrans de téléphone ont remplacé la ouija board du cinéma d'épouvante classique. Mais cette translation, Assayas n'en fait rien, il ne fait qu'expliciter son rapport à un héritage fantastique, de la façon la plus plate qui soit. Ce que résume le moment où Kirsten Stewart tapote sur sa barre de recherche Hugo + Jersey + Youtube.

Le cinéma d'Assayas ne connaît qu'une seule opération : l'addition. A l'image de la recherche tapotée sur Google, aucun des éléments de son film ne dialogue l'un avec l'autre, rien ne fait récit. Sauf peut-être les trajets en scooter de Kristen Stewart faisant du shopping dans Paris. Retour au tourisme de Sils Maria. Quand Assayas n'essaie pas, depuis Messenger, de jouer les Michael Haneke du paranormal, son film se montre tel qu'il est : ni ghost story, ni thriller sur smartphone, Personal Shopper raconte les courses de Kristen Stewart.

Faire genre (Personal Shopper d'Olivier Assayas)
Faire genre (Personal Shopper d'Olivier Assayas)

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