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Memento mori (A Ghost Story de David Lowery)

Memento mori (A Ghost Story de David Lowery)

Memento mori (A Ghost Story de David Lowery)

Il y a un tout juste un an, Casey Affleck revenait des limbes du cinéma indépendant avec Manchester by the sea, mélodrame qui lui offrait un rôle de premier plan, presque conçu sur mesure pour sa tonalité plaintive. Cette tonalité tient d'abord à la voix de l'acteur : sourde, traînante, à la limite du chuchotement, cette voix a été, depuis Gerry (GVS, 2002), un signe distinctif et c'est par elle que Casey s'est démarqué de Ben, lequel œuvre depuis vingt ans dans le cinéma industriel où il tient encore le haut de l'affiche. Moins favorisé par le sort, physiquement moins imposant, moins viril aussi, Casey a su jouer de sa voix brisée : elle le tient depuis toujours au bord de la disparition (c'était le sujet de Gerry), elle appelle la fêlure, convoque un potentiel de pathos dont il a usé, jusqu'au cabotinage, dans Manchester by the sea où le personnage de Lee Chandler est déjà un fantôme qui préfigure le non-rôle de A ghost story.

 

L'idée intéressante du film de David Lowery consiste à se passer autant du corps de l'acteur que de sa voix. A partir de la vingt-cinquième minute, le personnage incarné par Casey Affleck – désigné par l'initiale C. au générique – meurt dans un accident de voiture et revient chez lui sous les traits d'un fantôme couvert d'un drap blanc. Forme neutre, indifférente, qui n'a plus besoin de l'identité physique de l'acteur, ni du son de sa voix. Casper le fantôme a éclipsé Casey l'acteur. Au regard des laborieuses séquences qui précèdent cette éclipse, on est tenté de dire : tant mieux. Rien ne semble en effet plus vide et fantomatique que les scènes « incarnées » de A ghost story : des scènes de la vie quotidienne de C. et sa femme (Rooney Mara) qui rappellent les effets de style du cinéma de Terrence Malick - en moins grandiloquent: comme dans un Tree of life du pauvre, des lueurs venues d'ailleurs éclairent les murs et les plafonds de la banale maison de banlieue de C, elles représentent l'Esprit qui habite les lieux. Dans ce Grand Tout, les acteurs n'ont qu'une place secondaire : ils déploient des partitions plates, mécaniques – à l'image d'une séquence, déjà fameuse, où Rooney Mara avale l'intégralité d'une tarte aux pêches dans sa cuisine triste et vide, juste après la mort de C. A l'image, aussi, de cette séquence où Will Oldham – caution arty du film que l'on a déjà aperçu dans le cinéma de Kelly Reichardt (Old Joy, 2007) – vient déclamer une tirade sur l'existence disant, en substance : « nous deviendrons tous des atomes, mais on fait notre possible pour laisser une trace ».

 

Le pauvre fantôme doit donc s'extraire de cette mélasse métaphysique et c'est d'abord en cela qu'il est une âme en peine: il est prisonnier d'un dispositif qui le fige dans le cadre et lui demande d'être un triste témoin du temps qui passe, d'abord à l'échelle de sa propre maison, puis, après la destruction de celle-ci, à l'échelle des siècles. Le fantôme n'est donc qu'un prétexte - d'où le non-rôle de Casey Affleck - c'est un petit concept que le film développe et agrandit pour passer de la couverture blanche à l'Eternité. Le revenant ne revient pas seulement chez lui, il voyage dans le temps, il est toujours déjà mort, c'est la triste conscience d'un film qui n'a pas grand chose à dire, mais voudrait à toute force se rattacher à un courant de poésie typiquement américain qui irait de Walt Whitman à Terrence Malick. Mais faute de moyens, A Ghost story ne peut pas voir grand: au Grand Tout malickien, il répond par le modeste drap blanc, comme si son projet était d'aller chercher la part la plus fragile de la métaphysique du chaman d'Austin et d'opposer à son pompiérisme le silence, la mort tranquille. Ce qu'il y a de plus beau dans A Ghost Story, c'est ce silence : un bref salut entre le fantôme de Casey et celui de la maison d'en face, coincé, comme son semblable, chez lui est sous titré par un « Hello » magnifique, qui fait tout à coup rayonner une idée simple et lumineuse, mais largement sous-exploitée dans l'ensemble du film : le compagnonnage spectral, la communion sereine des morts.

 

Memento mori (A Ghost Story de David Lowery)

On ne va pas spéculer sur ce que film aurait pu être s'il avait imaginé, par exemple, les fantômes entre eux. Ce n'est pas le chemin que suit son récit : l'épilogue offre au spectre de C. un long voyage dans le temps, tantôt au XIXe siècle, tantôt dans un futur bétonné et déshumanisé. Cette promenade dans la légende des siècles rejoue, malgré l'absence physique de Casey Affleck et la disparition de sa voix, la tonalité fade et plaintive de toute sa filmographie. A ghost story ressemble par moments à un Manchester by the sea couvert d'un drap blanc : c'est comme le fantôme conceptuel du film de Kenneth Lonergan, un mélodrame sans drame, sans climax, où le fantôme regarde son monde s'évider au fil du temps, puis disparaître impassiblement. Au-delà du concept, il faut reconnaître qu'il y a quelque chose de poignant dans la façon dont le film tient cette toute petite note élégiaque, tout en offrant à Casey Affleck un étrange bilan de carrière en forme de memento mori.

 

A Ghost Story, en salles depuis le 20 décembre (87 min).

Memento mori (A Ghost Story de David Lowery)