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Journal d'un spectateur


Notes d'hiver: la trilogie des morts-vivants (Rogue One, Manchester by the sea, Paterson)

Publié par jsma sur 22 Décembre 2016, 11:58am

Catégories : #blockbuster, #star wars, #jj abrams, #rogue one, #nostalgie, #zombies, #casey affleck, #jarmusch, #notes

Notes d'hiver: la trilogie des morts-vivants (Rogue One, Manchester by the sea, Paterson)

1) La malédiction de Toutankhamon (Rogue One de Gareth Edwards)

Rogue One annonce, on le sait, une série de films bâtards écrits et réalisés en marge de la trilogie relancée l'an dernier par Le Réveil de la Force de J.J Abrams. Condamné par sa nature même de spin-off à n'être qu'un sous-chapitre de la grande histoire, le film joue pleinement de son statut de Petit Poucet : sa troupe de rebelles rejouant le siège de Fort Alamo sur la planète Jedha raconte ironiquement sur quel « nouvel espoir » se fonde l'épisode IV (celui de 1977). En un tour de magie numérique (la restauration du visage de Carrie Fisher), la petite histoire de rébellion se raccorde à la grande épopée : les fans pourront éprouver un petit frisson, il leur aura fallu attendre plus de deux heures pour qu'éclate enfin la capsule nostalgique ramenant Rogue One dans l'ombre de l'épisode fondateur de 1977.

Le film est pourtant bien peu nostalgique. Plus lucide que J.J Abrams, Gareth Edwards n'ignore pas la nature morbide du projet dont il a été, on le sait, le maître d'oeuvre malheureux (le film ayant été en grande partie remonté). Il sait que s'atteler à la tâche d'écrire une histoire de Star Wars, c'est un peu comme visiter le tombeau de Toutankhamon : retrouver les traits essentiels du mythe (c'est-à-dire, encore une fois, tuer le Père) tout en sachant que ce mythe ne peut plus engendrer que des films morts-nés, déchets postmodernes rallumant tant bien que mal les feux de la nostalgie : c'étaient les retrouvailles d'Harrison Ford avec le Faucon Millenium dans Le Réveil de la Force, c'est ici – de façon bien plus troublante, et il faut en parler – l'apparition du spectre de Peter Cushing, littéralement réincarné dans le rôle de l'amiral Tarkin. On a peu parlé de cette apparition si ce n'est pour la désigner comme l'un des exploits technologiques du film et la raccrocher à d'autres miracles récents obtenus par le trucage numérique : ceux de Benjamin Button (Fincher, 2008) ou de Fast & Furious 7 (Wan, 2015). Il me semble pourtant que le choix opéré par la production de Rogue One en dit beaucoup sur le film, qu'il représente même – avec l'apparition de Carrie Fisher rajeunie, dans la séquence finale – un point théorique assez passionnant ouvrant le film à sa véritable nature de site funéraire.

Scott avait eu la même idée dans Prometheus : revisiter une franchise populaire, c'est entrer dans les secrets de la Grande Pyramide, où les cadavres cohabitent avec les esprits. Mais Scott, encore trop classique, avait opté pour la solution esthétique de l'hologramme pour représenter les fantômes d'Alien. Moins regardant, Rogue One choisit la doublure numérique (Cushing) et c'est par là qu'il se différencie nettement de The Force Awakens. La différence entre les deux films n'est pas seulement d'échelle (grand/petit projet), elle réside plus essentiellement dans la manière de gérer un capital symbolique. Là où le film J.J Abrams, niant toute morbidité, semblait avoir été écrit dans un esprit proche de celui de Super 8 (une histoire de gamins voulant jouer dans la cour des grands, mais incapables d'être à la hauteur de leurs illustres prédécesseurs), Rogue One dit, avec beaucoup moins de passion naïve, que toute histoire de Star Wars est condamnée à revenir, comme un fantôme, vers le mausolée de 1977. Le film visite l'antichambre de cette tombe – et ne peut donc raconter qu'un suicide collectif (c'est le côté Alamo) avec un casting composé d'acteurs de seconde zone (Felicity Jones et Diego Luna) voués à disparaître dans un soleil d'apocalypse (c'est le côté Melancholia). Il n'y a aucune grandeur dans Rogue One – et il faut être de mauvaise foi pour le présenter comme un grand film – mais aucune bassesse non plus. C'est un film qui a le courage de ne pas tendre naïvement la main aux fans, de ne pas leur vendre – seulement – un cinéma de figurines (malgré d'inévitables scènes de dégommage de troopers), mais de regarder plutôt la franchise du côté des morts, dans un espace-temps où le spectre de Peter Cushing parle, d'outre-tombe, avec Dark Vador.

 

Rogue One est en salle depuis le 14 décembre.

Notes d'hiver: la trilogie des morts-vivants (Rogue One, Manchester by the sea, Paterson)

2) L'hiver des morts-vivants (Manchester by the sea de Kenneth Lonergan)

Rien à voir, apparemment, avec le film précédent : pas de miracle de la réincarnation dans Manchester by the sea, mais plutôt deux acteurs-zombies (Casey Affleck et Michelle Williams) dont la carrière n'a jamais vraiment décollé et qui semblent jouer leur va-tout dans ce mélodrame hivernal en bord de mer. Désigné depuis plusieurs semaines, grâce à une campagne à Oscars d'une redoutable efficacité, comme un film « déchirant et majestueux », Manchester by the sea ne déchire pas davantage qu'il n'impose une quelconque majesté. Il faut plutôt le voir comme un film excessivement discret et retenu, presque un paradigme d'understatement, qui partage avec d'autres films d'auteur américains (les deux derniers Ira Sachs, presque toute l'oeuvre de Kelly Reichardt) une manie de l'euphémisme et de l'ellipse, figures de prédilection d'un cinéma délicat et maniéré qui masque, autant qu'il peut, les faiblesses de sa dramaturgie.

Cette économie, Kenneth Lonergan croit sans doute qu'elle sert l'atmosphère tragique de son film. Son mélodrame se veut hivernal et c'est, en somme, son seul argument, sa seule véritable idée, posée dès les premières séquences (il neige) et déclinée pendant plus de deux heures (il neige moins à la fin). La neige recouvre le cœur de Lee Chandler (Affleck) et sa vie ressemble à un hiver sans fin, ponctué de quelques crises : quand il touche le fond, il va se battre dans les bars.

Notes d'hiver: la trilogie des morts-vivants (Rogue One, Manchester by the sea, Paterson)

Le film produit une drôle d'impression : celle de se tenir constamment de l'autre côté d'une vitre de glace, de ne jamais vraiment être au cœur de cet hiver dont il a pourtant tant besoin pour exister (alors qu'un seul plan de Sully parvient, en comparaison, à faire sentir le froid d'une matinée de janvier). C'est que l'hiver n'est jamais senti dans Manchester by the sea, c'est une idée, un truc de scénario servant à tracer la trajectoire symbolique du personnage. Trajectoire qui va, pour Lee Chandler, de problèmes de plomberie (il est concierge à Boston) à une partie de pêche partagée avec son neveu (Lucas Hedges) dont il devient (difficilement) le tuteur après la mort de son frère. Cette histoire-là, celle d'une reconstruction, est redoublée par un deuil plus ancien qui représente le cœur mélodramatique du film. Et pour qu'on le comprenne bien, on a droit à l'adagio d'Albinoni in extenso : étrange moment où le film, sans renoncer à ses petites manières (des ellipses, le visage toujours affligé de Casey Affleck) semble viser quelque chose de plus grand que lui – mais s'en écarte pour retrouver rapidement sa petite couleur fade et hivernale.

On atteint dans Manchester by the sea toutes les limites de l'understatement, on les dépasse même parfois, au point que certaines scènes frisent le ridicule. Lorsque Lee Chandler retrouve son ex-femme, les deux acteurs (Affleck et Williams) jouent l'impossibilité de se parler en se lançant dans un concours de bégaiements. Sans doute se sont-ils épuisés eux-mêmes à force de se maintenir dans la sphère d'un cinéma qu'ils croient « indépendant » - mais qui ne fait en réalité que lorgner vers les recettes du cinéma hollywoodien, rêve de gloire et de statuettes. Le jeu larmoyant de Michelle Williams n'a pas évolué depuis Brokeback Mountain (Ang Lee, 2005) et Casey Affleck avait déjà la même voix traînante et brisée dans L'Assassinat de Jesse James (Andrew Dominik, 2007). Rien n'a changé pour eux depuis dix ans et l'hiver de Manchester by the sea est avant tout le leur. Les voir se fossiliser dans une énième production « indé » est, au fond, ce qu'il y a de plus triste dans le film de Kenneth Lonergan. Au point que l'on souhaite à l'un et l'autre une reconversion rapide dans le cinéma de genre, où des réalisateurs plus inspirés, plus drôles aussi (James Wan ou Eli Roth par exemple) pourraient leur redonner, peut-être, envie de jouer.

Manchester by the sea est en salles depuis le 14 décembre.

 

Notes d'hiver: la trilogie des morts-vivants (Rogue One, Manchester by the sea, Paterson)

3) Le Jour des morts-vivants (Paterson de Jim Jarmusch)

Dans Only Lovers left alive, deux vampires au bout du rouleau (Tilda Swinton et Tom Hiddleston), collectionnaient les guitares d'Eddie Cochran et trompaient leur ennui en faisant de virées dans les clubs rock de Detroit, à la recherche d'un dernier frisson underground. C'est ainsi que Jim Jarmusch se dépeignait en 2014 – accompagnant la sortie du film d'un grand discours nostalgique sur les « vrais » artistes qu'il avait connus à ses débuts (Jean-Michel Basquiat, Robert Mapplethorpe, Les New York Dolls...). Il ne s'en est visiblement jamais remis et ses films, toujours plus ou moins nourris de nostalgie n'ont tracé, à la manière de Johnny Depp dans Dead Man, qu'un long chemin au milieu des ruines. Films romantiques, pourrait-on dire, si Jarmusch n'avait pas été, depuis toujours, un professionnel de la nostalgie, bien moins un héritier (des mythes américains) que le gestionnaire d'un patrimoine culturel, trimbalant de ville en ville sa petite musique mélancolique. On pourrait presque imaginer aujourd'hui un Jarmusch Tour allant de Memphis (Mystery Train) à Detroit (Only Lovers) en passant inévitablement par New York, là où tous les amis du cinéaste (Tom Waits, Iggy Pop, Jack White, Bill Murrray, Steve Buscemi...) se sont donnés rendez-vous à l'époque de Coffee & Cigarettes (2003). Là se situe certainement le cœur du cinéma de Jarmusch : dans le prosaïsme de la conversation de café bien plus que dans la mélancolie affectée de la plupart de ses films (Dead Man en tête).

Jarmusch se voit pourtant comme l'un des derniers poètes du cinéma américain – presque un rebelle se tenant à l'écart de la capitale des « zombies » - Los Angeles, évoquée à travers le personnage de Mia Wasikowska dans Only Lovers. Les zombies ne sont pourtant pas forcément là où il croit et la dernière virée du cinéaste à Paterson (New Jersey) a le mérite de remuer le cadavre d'une oeuvre qui se décompose lentement depuis une dizaine d'années . Mais comme Jarmusch se veut artiste, le cadavre doit remuer poétiquement.

 

Dans Paterson, un petit couple modeste a pris la place des vampires d'Only Lovers left alive : ils vivent d'art, comme toujours chez Jarmusch. Elle (Golshifeth Farahani) fait de la peinture sur soie et customise des guitares, lui (Adam Driver) écrit des poèmes entre deux tournées de bus. L'illusion que donne le film – en se concentrant essentiellement sur l'effort poétique du personnage masculin (qui s'appelle aussi Paterson) – est d'être une ode à la beauté du quotidien, une Première gorgée de bière revue à l'aune de la poésie minimaliste américaine, dont celle de William Carlos Williams (son nom revient une cinquantaine de fois dans le film). Ce n'est pas pourtant pas exactement cela – à moins d'imaginer que Paterson soit un film d'idiot. La sinistre petite musique du quotidien n'intéresse Jarmusch que parce qu'elle lui offre l'occasion de s'en faire le satiriste. Ce qu'il regarde dans Paterson, c'est le triste reflet du présent à travers le prisme d'un couple de bobos zombifiés, qui représente, comme Mia Wasikowska dans Only Lovers, la décadence contemporaine. Point de vue de vieux con, sans doute, mais Jarmusch ayant toujours été plutôt du côté de la bohème (Stranger than Paradise, 1985) et des voyageurs mélancoliques (Dead Man, Broken Flowers), rien ne doit être plus déprimant à ses yeux que la sédentarité de ce petit couple à vie bien réglée, où chacun s'encourage mutuellement dans sa propre médiocrité.

 

Notes d'hiver: la trilogie des morts-vivants (Rogue One, Manchester by the sea, Paterson)

Difficile de dire comment Jarmusch juge les productions de ses personnages, ce qu'il pense des cupcakes cuisinés avec amour par Golshifeth Farahani et des poèmes en vers libres écrits par Adam Driver. Il est à la fois bienveillant et ironique – car il ne fait pas de doute que les poèmes que l'on entend dans le film sont de qualité très médiocre, qu'ils ne donnent pas envie de découvrir l'oeuvre de William Carlos Williams, et encore moins celle de Ron Padgett (poète contemporain qui a composé la plupart des textes que l'on entend dans le film). Pour lire un vers comme « There will never be anyone like you », autant réécouter l'intégrale de Mariah Carey (qui est aussi, dans ce cas, une poétesse). La médiocrité de la production poétique de Paterson offre pourtant une image assez juste du film : tout aussi limité que sa poésie, il ne peut que prendre le parti des choses (une boîte d'allumettes par exemple), la poésie n'ayant jamais été pour Jarmusch un mode d'existence : plutôt une affaire de citations, donc de culture. A ce titre, le fait que les vers médiocres de William Carlos Williams (et de ses héritiers) succèdent, vingt ans après, à ceux de William Blake dans Dead Man en dit beaucoup sur la sensation d'usure qui traverse Paterson : on est passé en vingt ans du dernier voyage romantique (le fantôme de Blake incarné par Depp) à une poésie de l'insignifiance, ancrée dans un cocon qui ressemble globalement à une chambre-témoin d'Ikéa.

Quand le rêve poétique s'échappe (un bouledogue dévore le recueil de Paterson), il laisse place à une conversation typiquement « jarmuschienne » entre l'apprenti poète et un touriste japonais assis sur un banc devant les Waterfalls de Paterson. Conversation qui relève, comme presque toutes les autres, de la communication culturelle : il est question (encore une fois) de William Carlos Williams. Et la scène de se conclure sur cet aphorisme : « Les pages vides sont parfois faites pour permettre de nouvelles possibilités ». Il faudrait que cette phrase ne reste pas un vœu pieux, qu'elle ne soit pas seulement un tour de magie permettant de conclure le film en beauté, mais qu'elle permette à Jarmusch de se remettre en route, d'abandonner le versant cadavérique de son cinéma et de retrouver son sens du prosaïsme, qui a brillé, pour la dernière fois, à travers le périple de Bill Murray dans Broken Flowers (2005).

 

Paterson est en salles depuis le 21 décembre.

 

Notes d'hiver: la trilogie des morts-vivants (Rogue One, Manchester by the sea, Paterson)

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