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Journal d'un spectateur


Notes d'été (3): Song to song de Terrence Malick

Publié par jsma sur 21 Juillet 2017, 16:35pm

Catégories : #malick, #fassy, #ryan gosling, #rooney mara, #pompiérisme, #emmanuel lubezki

Notes d'été (3): Song to song de Terrence Malick

« Frankly, I'm still trying to figure out what I'm doing there [...] What's more, Terry himself never managed to explain it to me clearly. » (Sean Penn à propos du tournage de Tree of life, The Guardian, 22/08/2011)

 

On sait, depuis La Ligne rouge, que Terrence Malick a pris l'habitude de convoquer sur ses tournages des acteurs (de premier plan, la plupart du temps) pour réduire ensuite considérablement leurs rôles, ou les faire tout simplement disparaître au montage. Sean Penn avait modérément apprécié d'être relégué au second plan dans Tree of life, mais Malick avait quand-même conservé quelques scènes avec lui (les pires du film sans doute), ce qu'il n'a pas fait, ensuite, avec Jessica Chastain et Rachel Weisz, effacées d'A la merveille. Benicio del Toro et Christian Bale ont connu le même sort dans Song to song, tout comme le groupe Arcade Fire, qui fait aussi partie des guests non crédités au générique. Ces phénomènes d'escamotage font évidemment partie de la création d'un film, mais ce qui frappe concernant Malick, c'est leur récurrence inquiétante. Les acteurs – qui semblent pourtant se battre pour être dans ses films (le casting de Song to song le prouve encore) ne l'intéressent plus. Sans doute ne l'ont-ils jamais vraiment intéressé, mais au moins ont-ils été tenus, à l'époque de Badlands ou Days of Heaven, par un récit. Depuis Tree of life, Malick préfère visiblement filmer la lumière dans les arbres et le souffle du vent dans les rideaux, il utilise surtout ses acteurs comme des voix, leur fait débiter les sentences qui caractérisent la Parole malickienne. La majuscule s'impose pour décrire cette Parole qui dévore totalement Song to song et porte l'esthétique d'Emmanuel Lubezki vers une sorte de point critique. Le film peut se voir en effet comme la rencontre aberrante d'Instagram (le côté Lubezki) et du Livre de l'Ecclésiaste (le côté Malick) : c'est à la fois un catalogue somptueux de villas américaines avec piscines et un traité sur la Vanité – mot qu'il faut aussi écrire avec une majuscule, tant le film est empreint, comme tous les autres Malick, de solennité.

 

Lubezki/ Malick
Lubezki/ Malick

Lubezki/ Malick

Rooney Mara, Nathalie Portman, Michael Fassbender et Ryan Gossling se partagent le gros livre de sentences qui compose l'essentiel du scénario de Song to song. Alors que le récit est censé s'ancrer dans la scène musicale d'Austin, on n'entend quasiment pas de musique, mais plutôt des voix chuchotantes – autre trope malickien depuis La ligne rouge. Tout le film donne l'impression d'être murmuré et c'est ce murmure seul qui intéresse Malick, bien plus que la musique, ou le jeu des acteurs. On peut difficilement imaginer, à ce propos, que Fassy et Ryan Gossling aient été dirigés : ils jouent les beaux gosses mélancoliques. Nathalie Portman prend un air aussi pénétré que dans Jackie de Pablo Larrain, Cate Blanchett et Rooney Mara, qui tenaient une note parfaite dans Carol, s'accordent comme elles peuvent au reste du casting. Toutes ces voix, qui se croisent off, forment une sorte de spectacle polyphonique dont le thème central est la souffrance :

 

« On n'a qu'une vie, aucune autre, on court partout en essayant d'être quelqu'un » (Rooney Mara)

« Le monde nous enferme. Il y a quelque chose d'autre » (Nathalie Portman)

« Je n'arrive plus à prendre ce monde comme il faut » (Michael Fassbender)

« Je n'avais pas de cœur en moi. » (Ryan Gossling)

Notes d'été (3): Song to song de Terrence Malick

Il faudra un jour songer à publier ces phrases dans un Malick book, les fans du cinéaste pourraient le consulter comme les Pensées de Pascal. Les autres essaieront de discerner ce qu'il y a derrière la rhétorique : la culpabilité de la jouissance, la vanité des possessions matérielles – un discours néo-biblique illustré à la fois par les décors du film et par les cas de conscience des personnages féminins. Le pompiérisme chrétien de Malick prend donc, avec Song to song, une forme moins monumentale que dans Tree of life : pas de dinosaures, pas de Bach ou de Malher, pas de Lacrimosa, mais un dispositif de voix murmurantes, exprimant, à l'unisson, la souffrance des hommes. Il n'est pas certain que cette Parole soit tout à fait audible, il est même probable que le film ait un destin contraire à l'intention de son auteur, et que ses plans deviennent des fonds d'écran ou des pages de couverture Tumblr alors qu'ils avaient pour vocation d'indiquer un chemin vers la retraite intérieure, voire le confessionnal.

Notes d'été (3): Song to song de Terrence Malick

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