Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

alphaville60.overblog.com

alphaville60.overblog.com

Journal d'un spectateur


Lâche-toi (Night moves de Kelly Reichardt)

Publié par jsma sur 28 Avril 2014, 19:12pm

Catégories : #kelly reichardt, #jesse eisenberg, #night moves, #activisme

Lâche-toi (Night moves de Kelly Reichardt)

Lorsqu'on lui demande dans Chronicart, si Night moves est un film de genre, Kelly Reichardt répond, embarrassée, que son film est bien construit "sur une charpente qui relève du cinéma du genre" (en l'occurrence, le film à suspense) mais qu'elle veut "envisager cette charpente sous une autre perspective, moins "mâle", moins spectaculaire (1)". Le refus d'un rythme et d'un découpage propres au genre dans lequel s'inscrit Night moves, comme le refus de toute explication sur ce qui motive l'acte terroriste commis par les trois personnages (faire sauter un barrage, mais pourquoi?) relèvent donc pour Kelly Reichardt d'un positionnement presque politique : contre un cinéma "mâle" qui repose sur le rythme et l'efficacité, son cinéma privilégie les temps morts et fait avancer ses récits aussi doucement que le caravane de La Dernière piste.

Il n'est pas certain qu'un tel choix profite pleinement à Night moves, qui avait sans doute besoin de plus de force pour faire avancer ses personnages, au moins dans sa première partie. C'était déjà le problème de La Dernière piste, mais Kelly Reichardt en avait fait l'enjeu principal de son film: il racontait la prise de pouvoir d'une femme (Michelle Williams) qui, fusil à la main, finissait par s'imposer comme chef d'un convoi d'abord conduit par un homme (le personnage de Meek). Dans Old Joy (2006), la promenade en forêt de deux hommes s'achevait sur un bain salvateur et sensuel, presque féminin. Todd Haynes déclarait à ce propos: "Les hommes que l'on voit dans Old Joy sont le produit de l'émancipation et de cette conscience de notre féminité qui est entrée dans la pensée dominante (...). Les hommes ont peur de cette intimité (...) même si ce sont des types de gauche, ouverts, progressistes (...) ils sont confrontés à des ambiguïtés profondes (2)". Sans doute peut-on remettre en question cette lecture très gender, mais force est de constater que l'horizon du film est bien la découverte par les deux hommes d'une sensualité féminine : on peut voir là une forme de beauté, j'y vois plutôt une limite. Car à force de réduire les genres à de simples charpentes (il reste quelque chose du buddy movie dans Old Joy, il y a encore du western dans La Dernière piste), à force de ne rien céder au spectacle, à l'efficacité, à force de retenir le rythme, le cinéma de Kelly Reichardt est menacé par une sorte de rigidité. Cette rigidité, on la perçoit encore dans Night moves, mais le film finit par s'en écarter assez nettement, il s'autorise le suspense, il s'autorise de jouer avec les codes du thriller, il se laisse même envahir par une très grande paranoïa. Là est sans doute le plus important, car au-delà de son projet esthétique, le film s'empare d'un sujet politique (le passage du militantisme à l'activisme) sur lequel Kelly Reichardt est suffisamment intelligente pour savoir qu'on l'attend au tournant. Cinéaste de gauche, féministe, elle ne fait dans Night moves aucune concession à la bonne conscience de son propre camp (le film ne donne raison à personne), pas plus qu'elle n'essaie de faire de Dena, son personnage féminin (Dakota Fanning) le maillon fort du trio qui doit faire sauter le barrage. Au contraire, à l'image de Dena, dont le cou et le visage se couvrent d'eczéma après l'attentat, Night moves est un film rongé par le doute, esthétiquement et politiquement.

Le personnage principal, Josh (Jesse Eisenberg), est un jeune homme peu sûr de lui: au début du film, il assiste avec Dena à la projection d'un petit film écologiste militant, avant de rejoindre Harmon (Peter Sarsgaard) pour mettre au point les préparatifs de l'attentat qui doit faire exploser le barrage. Ce projet n'est pas rendu très lisible et on retrouve dans cette partie du film l'esthétique un peu agaçante des autres films de Kelly Reichardt: l'enchaînement des séquences crée une sorte de faux rythme, aucun élément d'explication n'est donné au spectateur mais, alors même que rien ne vient contredire ou menacer le projet des personnages, certains moments particulièrement réussis transmettent déjà une sensation de doute qui va s'accentuer dans la deuxième partie. Il y a par exemple cette séquence où Josh s'arrête pour jeter dans un fossé un cadavre de biche: à quoi sert la scène? A justifier platement l'activisme des personnages? Ou a montrer, plus subtilement, que l'écologie incarnée par Josh est le contraire d'une écologie qui postulerait l'existence d'un quelconque "droit des animaux"? Cette séquence montre peut-être que pour Josh, un animal mort est un animal mort: on est très loin du schématisme de Noé, qui oppose à l'arche des végétariens une armée de gueux carnivores (3), on est aussi très loin du film à thèse.

La deuxième partie du film commence après un attentat presque théorique, que la mise en scène résume à une simple détonation: acte qui reste hors champ, dont seul compte le retentissement. C'est à ce moment que Night moves se montre plus fort et subtil: politiquement, il pose la question de la responsabilité individuelle, en se resserrant sur le personnage de Josh, mais cette question est aussi renvoyée vers la communauté d'agriculteurs qui travaillent avec Josh. La séquence où le responsable de la coopérative demande à Josh de partir pour ne pas avoir d'ennuis ne renvoie pas seulement le personnage à la gravité de son acte (elle serait, dans cette seule perspective, assez faible), elle montre à mon sens la vanité de toute communauté écolo: sous le militantisme, il n'y a rien d'autre que l'utopie d'une médiocre petite entreprise qui vend ses produits sur des marchés bios et n'a surtout pas l'intention de passer à l'acte. Il est rare de rencontrer une critique politique d'une telle finesse chez un cinéaste de gauche.

A mesure que le film élargit son champ critique, il se transforme aussi esthétiquement, abandonne peu à peu sa sèche rigueur : cela se sent à travers le traitement de plus en plus subjectif du son, de la photographie, des plans, jusqu'au dernier, presque illisible, plan où toutes les perspectives explosent dans un miroir déformant. Peu m'importe d'expliquer ce plan, je vois surtout qu'il est l'endroit vers lequel le film tend: celui d'une paranoïa tellement monstrueuse qu'elle déforme toute perception, comme dans la deuxième partie de Blood simple des frères Coen (4). Kelly Reichardt a beau se méfier du cinéma de genre, elle y revient très nettement, elle ne recule pas devant une scène de meurtre et elle sait la filmer avec beaucoup d'inspiration, dans le décor de bains à vapeur qu'on a aperçu au début du film, décor tout à coup plongé dans le noir, d'où émerge le visage pâle de Jesse Eisenberg. Des enchaînements un peu scolaires du début (Jesse Eisenberg sur un pont, Jesse Eisenberg à la ferme, Jesse Eisenberg dans un petit meeting écolo...), il ne reste rien à la fin de Night moves: le film, et avec lui son personnage principal, ont basculé du côté de la nuit.

Professeur de cinéma à New York, Kelly Reichardt déclare ne jamais avoir vu de film de John Carpenter : quelle horreur! doit-elle dire à ses étudiants, à qui elle préfère montrer des films de Chantal Akerman, dans lesquels elle admire, dit-elle, les "moments vides" (5). Des moments vides, il y en a encore beaucoup trop dans Night moves, mais, comme si elle avait perçu les limites de ce style, Kelly Reichardt cherche à incarner une forme de peur inédite jusqu'à présent dans son cinéma, un peur bien américaine (la culpabilité, la paranoïa) devant laquelle sa volonté de maîtrise finit par céder. Et le film de s'abandonner, enfin, à la nuit et à la peur.

(1) Entretien avec Kelly Reichardt sur le site de Chronicart. (2) Todd Haynes dans l'édition dvd d'Old Joy, Epicentre Films éd, 2007. (3) Mais le film est peut-être moins schématique que je le dis, voir la critique de Camille Brunel sur independencia.fr. (4) Voir mon article du 25 avril 2013. (5) Les Cahiers du cinéma n°668, entretien avec Kelly Reichardt (juin 2011).

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents