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Post-slasher (The Strangers: Prey at Night)

Post-slasher (The Strangers: Prey at Night)

Post-slasher (The Strangers: Prey at Night)

« Dans tout bon film gore, il y a un tas de règles immuables à respecter si on souhaite rester vivant jusqu'au mot FIN

Règle n°1: Jamais de sexe. En langage gore, sexe rime avec mort.

Règle n°2: Pas d’alcool ni de drogues. Boire est un acte avilissant qui conduit toujours à enfreindre la règle n°1.

Règle n°3: Ne jamais, JAMAIS, dire « Je reviens tout de suite », parce qu’on ne revient jamais. 

Randy Meeks (Jamie Kennedy) dans Scream de Wes Craven (1997)

 

A l'automne dernier, Happy Birthdead - un film Blumhouse passée un peu inaperçu malgré son succès commercial – a relancé le programme du slasher en digne héritier du Scream de Wes Craven. Le gâteau d'anniversaire qui figurait sur l'affiche se savourait avec un certain plaisir : Happy Birthdead était infiniment plus malin que les néo-slashers déclinés en cycles au tournant des années 90-00 (Souviens-toi l'été dernier, Urban Legend), son personnage principal, Tree Gelbman (Jessica Rohe), y cumulait les rôles de première victime et de final girl. Tout la prédisposait à mourir en premier selon le programme classique du genre (Tree est blonde, superficielle, sexuellement agressive) mais elle ne mourait pas, elle se réveillait le matin du jour de sa mort, comme Bill Murray dans Un jour sans fin. Comme dans le film d'Harold Ramis, le bug temporel offrait au personnage la possibilité de s'améliorer moralement : là résidait l'astuce scénaristique d'Happy Birthdead, qui s'attaquait à la moralité du sous-genre horrifique le plus puritain du cinéma américain en repartant des règles 1 et 2 énoncées par le personnage de Randy Meeks dans Scream. Pour passer du statut de première victime à celui de final girl, Tree devait apprendre à ne plus coucher avec son prof de fac, à se réconcilier avec son père dépressif, à s'extraire d'une sororité superficielle (le côté Scream Queens du film) et à tomber amoureuse d'un garçon – le très sentimental Carter (Israel Broussard).

 

Ce programme moralement assez lourd marquait un retour aux sources du puritanisme qui a nourri toute l'histoire du slasher. Mais par les effets conjugués de la comédie fantastique (le côté Un jour sans fin) et de la romcom (la rencontre du boyfriend comme horizon du film), la rééducation de Tree ne prenait jamais l'apparence d'un véritable redressement moral. Landon et Blum ne sont pas des néo-puritains moralisateurs nostalgiques de Vendredi 13, ils élaborent un slasher ludique et critique, qui prend acte des lectures qui ont été faites du genre pour le reprogrammer.

Happy Birthdead de Christopher Landon (Blumhouse, 2017)

Happy Birthdead de Christopher Landon (Blumhouse, 2017)

C'est ce même jeu avec le programme du slasher qui est à mis à nu dans The Strangers : prey at Night – à cette différence près (et elle est capitale) qu'il n'y a ici aucun second degré. Alors qu'Happy Birthdead dérive de Scream (c'est un slasher auto-réflexif), The Strangers remonte aux maisons blanches d'Halloween, aux masques qui trouent la nuit et au jeu du Trick or treat ici réinventé en une phrase-clé (« Est-ce que Tamara est là ? ») qui devient vite terrifiante. C'est un slasher presque classique dans son rapport à la forme carpenterienne : l'imitation à laquelle il procède – notamment dans le traitement plastique et photographique des décors – est assez remarquable. Johannes Roberts est un très bon copiste, qui a parfaitement compris le langage de Carpenter, il sait faire naître la terreur au centre d'un banal village de vacances rempli de mobile homes, il sait jouer du resserrement temporel (le film est une longue nuit de terreur), il tire remarquablement parti de la profondeur de champ (les effets de surgissement des masques dans la lumière sont presque aussi beaux que dans le premier Halloween).

 

Au regard de ses qualités techniques, il est clair que The Strangers mérite plus que le 5.2 qu'il récolte injustement sur Senscritique, au motif qu'il ne développe pas suffisamment ses personnages. Il est vrai que leur caractérisation est minimale : ce sont des figures stéréotypées de la famille américaine, d'où se détache à peine un personnage, celui de Kinsey (Bailee Madison), adolescente rebelle qui doit être envoyée dans un pensionnat loin de chez elle – ce qui justifie l'arrêt de la famille, pour une nuit, dans le parc de mobile homes. L'absence de psychologie – et même de récit à partir du moment où a lieu la première attaque à l'arme blanche – n'a pourtant rien de gênant au regard des codes du slasher, genre purement programmatique, dont le principe a toujours été de décliner le meurtre en série dans un espace confiné. The Strangers revient à ce principe avec une telle pureté qu'on a presque l'impression parfois de redécouvrir le slasher. Le film n'a jamais la prétention d'ouvrir un nouveau chapitre dans l'histoire du genre, de reconsidérer le personnage de la final girl dans son rapport à la féminité et à la sexualité (tarte à la crème du post-slasher depuis Scream), son jeu avec le genre est avant tout un retour au genre comme jeu.

 

 

Post-slasher (The Strangers: Prey at Night)
Post-slasher (The Strangers: Prey at Night)

Les trois tueurs masqués – un garçon, deux filles – sont donc des joueurs qui profitent de cette nuit de massacre comme s'ils étaient dans la Purge d'American Nightmare (Blumhouse, 2013). Le programme du slasher représente pour eux l'exutoire d'une violence gratuite, qui ne se couvre d'aucun prétexte moral ou psychologique, ne tient pas non plus dans un mythe du Mal (celui que racontait le grandiloquent docteur Loomis dans le tout premier Halloween). Ces tueurs masqués semblent surtout s'ennuyer dans leur parc de mobile homes, ce sont des figures horrifiques épuisées et presque pathétiques à force d'ennui. Fait significatif : ils ont besoin de musique et de lumières pour tuer: l'essentiel du film tient davantage dans cette mise en scène macabre que dans les meurtres proprement dits. Les tueurs n'ont pas davantage d'identité que leurs victimes : l'esthétique de Drive – peut-être le plus beau film de genre des années 2010 – est passée par là : le personnage n'est plus qu'une silhouette destinée à accomplir un programme. Cette dépersonnalisation était certes déjà à l'oeuvre dans Halloween et toute sa descendance – mais Michael Myers était quand-même doté d'un passé, d'une identité et d'un désir incestueux pour sa sœur (aspect que Rob Zombie a considérablement approfondi dans son remake de 2007). Dans The Strangers, plus rien ne justifie le programme meurtrier : c'est un slasher dans son plus simple appareil, ramené à un travail sur les masques, la lumière et la nuit.

 

A ce titre, la plus belle scène du film a lieu dans le décor d'une grande piscine éclairée par des palmiers électriques. On entend in extenso une chanson de Bonnie Tyler (Total Eclipse of your Heart) tandis qu'un ersatz de Myers essaie de frapper sa victime, d'abord à l'extérieur de la piscine puis sous l'eau. Après lutte, le sang de la victime poignardée se répand dans le bleu de l'eau – comme à la fin d'It follows – et le tueur quitte la scène, retourne dans le vide du hors-champ. Voilà Halloween revisité dans un décor qui n'a plus rien à voir avec la sobriété de l'original, mais plutôt selon le style coloré et pop de Drive. Revenant vers les maîtres (Carpenter mais aussi Hopper, ouvertement cité sur la fin), The Strangers suit finalement un parcours moins classique qu'il n'y paraît : il prolonge le travail critique de Scream en envisageant une forme à mi-chemin entre le pastiche des maîtres et la désincarnation mortifère des films de NWR. Dans ce camp de mobile homes désincarnés – presque un village-témoin, une cabin in the wood entièrement dédiée au massacre à venir - Kinsey fait son job de final girl, mais elle n'est pas le centre du film, qui scrute plutôt le vide sous les masques. Le meurtre en série devient alors un phénomène purement contingent, qui tient dans le terrible « pourquoi pas ? » lancé par l'une des tueuses à l'agonie, au moment où Kinsey essaie de comprendre le massacre de sa famille. Quelques mois avant le reboot très attendu du film de Carpenter par David Gordon Green, prévu pour l'automne prochain, en guise d'hommage aux quarante ans d'Halloween, on doit savourer, déjà, ce réjouissant petit gâteau d'anniversaire.

 

Post-slasher (The Strangers: Prey at Night)

The Strangers : prey at night de Johannes Roberts (85 MIN). En salles depuis le 18 avril 2018.