Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

alphaville60.overblog.com

alphaville60.overblog.com

Journal d'un spectateur


Only Lovers left alive (It Follows de David Robert Mitchell)

Publié par jsma sur 10 Février 2015, 14:50pm

Catégories : #horreur, #teen spirit, #it follows, #david robert mitchell, #jarmusch, #only lovers left alive, #twin peaks, #david lynch, #wes craven, #john carpenter

Only Lovers left alive (It Follows de David Robert Mitchell)

Dans un décor typique de banlieue résidentielle américaine, une jeune fille sort de chez elle et se jette au milieu de la route avant de monter précipitamment dans la voiture de son père. On la retrouve ensuite sur une plage, il fait nuit, elle adresse à sa famille un dernier message. Un contrechamp nous fait découvrir la voiture à l'arrêt, au bord de la plage : les phares sont allumés, la portière est ouverte, une menace diffuse semble affleurer aux seuils du cadre. La malicieuse efficacité ce plan réside dans la menace de cette nuit qui semble fondre littéralement sur la jeune fille, ramenant avec elle les fantômes de Laurie Strode (Halloween), de Nancy Thompson (Les Griffes de la nuit) et de Laura Palmer (Twin Peaks Fire walk with me).

Un éternel cauchemar de jeune fille recommence donc au début d' It follows, inscrivant tout de suite le film dans un territoire connu : celui des hantises liées au corps adolescent et – on le comprendra par la suite – à la découverte de « la chose » (le « it » du titre). Sans doute faudrait-il remonter jusqu'à la scène des douches de Carrie de Stephen King (et à ce qu'en a fait De Palma) pour dresser l'histoire de cette « chose » qui transforme horriblement le corps des filles - dans un texte fameux sur Carrie, Pauline Kael comparait Sissy Spacek à un crapaud (1)- et châtie celles qui, pour en avoir abusé, finissent par être assaillies par d'horribles visions venues des recoins de leur chambre (Bob dans Twin Peaks).

It follows, au titre si simple, si limpide, écrit la suite de cette histoire et sacrifie à celle-ci un premier corps : celui de la jeune fille du prologue, dont on découvre, au petit matin, le corps massacré, horriblement désarticulé. Mais, là est la première singularité du film, il préfère à la logique sérielle du slasher l'élaboration d'un portrait de groupe : celui d'une jeunesse déjà désenchantée par rapport à « la chose », et donc déterminée à ne pas se laisser dévorer par celle-ci.

Si "la chose" reste donc une malédiction - le film de ce point de vue ne réinvente rien: "la chose" est littéralement présentée comme une maladie vénérienne qui fait entrer celui ou celle qui a couché dans une dimension paranoïaque : il se croit suivi - elle n'est plus forcément mortelle. Le principe viral de transmission qui est au coeur du film n'empêche jamais les personnages de réfléchir et de lutter. L'adage de Scream, disant qu'il ne fallait pas avoir de relation sexuelle pour survivre dans un film d'horreur, ne fonctionne pas dans It follows. Lorsque Hugh couche avec Jay dans sa voiture après une soirée romantique, il ne se produit rien d'attendu, rien de conforme aux lois du genre: aucun boogeyman ne surgit de la nuit pour sanctionner ceux qui ont fait "la chose". L'horreur - qui naissait dans Twin Peaks de la conscience mélancolique d'une perte, de la fin d'un temps angélique - est maintenant enracinée depuis trop longtemps dans le coeur de la jeunesse américaine, il suffit d'ouvrir les yeux pour la voir apparaître. Et c'est ce que Hugh demande à Jay après qu'ils aient fait l'amour: il lui fait respirer de l'éther et la ligote à une chaise pour qu'elle voie, pour qu'elle partage l'objet de son effroi, et que l'ayant vu, elle brise le sortilège qui le lie à "la chose".

D'un point de vue strictement scénaristique, It follows ne fait que dérouler une chaîne de visions paranoïaques, de façon à la fois systématique (dans chaque scène d'apparition, les suiveurs arrivent soit du bord du cadre, soit du flou de l'arrière-plan) et très malicieuse (chaque apparition est différente de la précédente, mais toutes finissent par suggérer que les suiveurs sont partout). David Robert Mitchell a l'intelligence de ne pas tirer son histoire vers une quelconque résolution, son film suit tranquillement sa ligne et la rigueur dont il fait preuve permet de mieux identifier les moments réellement troublants ou dissonants. J'en vois principalement deux. Dans le premier, Jay et ses amis (qui jouent aux détectives privés, explorent des maisons abandonnées) viennent de retrouver Hugh pour le questionner sur les moyens de briser le sortilège. Assis en tailleur, ils écoutent religieusement le discours très sérieux du jeune homme qui leur apprend qu'il faut coucher pour transmettre le virus et s'en débarrasser. Au même moment, Hugh croit voir se profiler à l'arrière-plan une apparition terrifiante, mais celle-ci s'avère être une passante que tout le monde voit. Par cette scène – qui jette le discrédit sur l'argument principal du film : cette « chose » agressive et sexuellement transmissible – le film indique avec légèreté qu'il n'est qu'affaire de croyance et que Hugh est peut-être le seul à croire à cette légende urbaine. Un autre moment étonnant est celui où l'on voit Jay se déshabiller au bord d'un lac pour nager vers un bateau sur lequel elle aperçu, au loin, trois garçons. La scène de sexe n'est pas filmée, mais son existence dans le hors-champ rapproche Jay de l'étrangère d'Under the Skin: le virus ne contraint pas seulement celui ou celle qui est infecté à coucher pour briser le sort, il vampirise aussi son âme, il le ronge de l'intérieur, il le vide. Par deux fois, le film met donc en doute le scénario dont il suit rigoureusement la ligne: la première fois par l'humour, la seconde pour suggérer que la jeune fille est peut-être le vrai monstre du film.

Mais la réussite d'It follows repose aussi largement sur son esthétique étrangement surannée, qui rappelle celle du grand cinéma d'horreur des années 70-80, auquel on pense constamment en le voyant. Les signes du contemporain – à l'exception d'une liseuse en forme de coquillage et d'un téléphone portable dans le prologue – y sont rares, on est très loin des dispositifs d'enregistrement et des effets de caméra subjective qui ont fait recette depuis quinze ans dans le cinéma de genre. Le film entretient même un rapport tellement nostalgique aux objets (une vieille télévision sur laquelle un personnage regarde en boucle des films de SF en noir et blanc, des revues pornographiques trouvées à côté d'un matelas, une machine à écrire électronique posée au bord d'une piscine dans la séquence finale), qu'il est difficile d'imaginer qu'il se situe à Détroit, aujourd'hui.

Cette nostalgie, pourtant, n'est pas une vitre magique, comme dans Only lovers left alive, où des vampires de bon goût s'enfermaient dans leur appartement pour jouir de beaux objets XXe siècle qu'ils collectionnaient. Elle n'empêche pas David Robert Mitchell de regarder les vestiges industriels de sa ville (il a grandi à Détroit), de scruter froidement ses terrains désaffectés, ses hangars vides, au bord desquels la prostitution elle-même semble être un métier en crise. Sans doute est-ce par cette étrange sentiment de nostalgie que l'on peut saisir ce que le film a de plus secret et de plus beau : le portrait d'une adolescence qui n'a pas vu l'Amérique s'effondrer, et qui s'invente des légendes urbaines pour ne pas voir les zombies qui la guettent. Dans un monde dévasté qui serait l'Amérique d'après Take Shelter – autre film où il était question aussi de trouver refuge dans une croyance, de partager une vision, quand bien même celle-ci devait être celle du déluge – Jay et ses amis font semblant de jouer encore au Club des cinq. De ce point de vue, le dernier plan de It follows est, malgré tout, porteur d'un espoir fou : si les suiveurs, oiseaux de mauvais augure, sont toujours là, Jay et son ami Paul marchent main dans la main, seuls contre tous. Rien que pour ce plan, It follows aurait dû s'appeler Only Lovers left alive.

(1) Pauline Kael, Chroniques américaines, éd. Sonatine.

Only Lovers left alive (It Follows de David Robert Mitchell)

It follows de David Robert Michell (Etats-Unis). Avec Maika Monroe (Jay), Keir Gilchrist (Paul), Jake Weary (Hugh). Scénario: David Robert Mitchell. 100 min. Sortie le 4 février 2015.

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents