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A ma soeur (Grave de Julia Ducournau)

A ma soeur (Grave de Julia Ducournau)

A ma soeur (Grave de Julia Ducournau)

Après sa moisson de prix dans les festivals français et étrangers, Grave sort enfin, et presque trop tard, comme éventé déjà par l'immense rumeur qui, depuis sa présentation à la Semaine de la Critique, en mai dernier à Cannes, l'annonce comme un petit phénomène. C'est un peu triste à dire, mais le film se retrouve dans la position de l'oeuvre surestimée: on pointe déjà les faiblesses du récit (la dernière scène par exemple) et la facilité d'une formule qui se résumerait à un crossover entre récit d'apprentissage, film de cannibales et body horror.

 

Résumé à cette formule, Grave n'impressionnera pas grand monde. Dans le domaine du récit d'apprentissage, on suit un chemin assez balisé et beaucoup moins troublant que celui emprunté il y a quinze ans par Marina de Van (Dans ma peau, 2002), c'est un classique récit de métamorphose féminine transfiguré par le cinéma du genre - soit un film qui se mesure à un modèle quasiment indépassable: celui de Carrie. Dans le registre du cannibalisme, le film peut paraître aussi très retenu, il ne franchit jamais le seuil de l'abjection ou de l'insupportable : lorsque les appétits de Justine se révèlent après son bizutage à l'école de vétérinaire, le goût de la chair s'accompagne immédiatement d'un lourd sentiment de culpabilité. Ce n'est pas, au fond, le cannibalisme qui travaille Justine mais le sexe: cachée sous les draps de son lit et rouée de coups (imaginaires), parce qu'elle lutte contre sa première fringale (manger/baiser revient au même), Justine est une héroïne sadienne par sa vertu. Au lieu de dévorer les garçons, elle voudrait maintenir candidement le cap d'une sexualité sans appétence: celle que l'on entrevoit dans les scènes de fête faussement transgressives du campus. En cela, l'objet de Grave n'est pas tant la pulsion cannibale/sexuelle que le refoulement : c'est presque un apologue classique sur les affres du désir sexuel. C'est grave - admet Justine au moment où elle cède enfin à son désir - et se mord l'avant-bras plutôt que de mordre son partenaire. 

Justine est donc une fille très vertueuse, mais dans sa découverte concomitante du cannibalisme et du sexe, elle se trouve un guide : sa sœur aînée Alexia. Ce personnage est l'ogre de Grave, sa monstruosité ne tient pas seulement à des actes de prédation (provoquer des accidents de voiture pour se repaître de viande fraîche) mais à la façon dont son corps perturbe la féminité timorée de sa soeur. Ce qu'Alexia apprend à Justine dépasse la simple question de la consommation de la chair humaine, elle lui montre un chemin littéral vers la satisfaction de ses appétits (alimentaires et sexuels) qui la sort d'un rôle déterminé par l'éducation (Justine a été élevée dans la crainte de la chair) ou par l'école (Justine est une bonne élève). On retrouve ici le spectre de Carrie, et il ne faudrait pas limiter le travail opéré par Julia Ducournau sur le film de De Palma à un simple copié/collé (la reprise de la scène du seau par exemple). Il faut se demander plutôt comment Alexia dérègle un corps typique de jeune fille complexée pour le conduire vers l'acceptation de sa nature profonde. Le film joue habilement du contraste physique entre les deux actrices : au corps de petit chat écorché de Garance Marillier (qui joue Justine), il oppose le physique imposant d'Ella Rumpf, qui a une présence physique assez écrasante. Ni fille, ni garçon, Alexia est une bête humaine parfaitement accomplie; c'est en ce sens que Grave est un vrai film de genre : au moment où le véganisme voudrait imposer une nouvelle anthropologie, Ducournau revient, via Alexia, à la nature animale et au goût de la viande et elle montre le caractère irrépressible de cette nature et de goût. 

 

A ma soeur (Grave de Julia Ducournau)

Il est clair que le discours du film se situe pourtant du côté de la sage Justine – laquelle voudrait concilier sexe et pulsion cannibale (autrement dit: elle rêve d'une sexualité mécanique et sans appétit). Mais Justine existe aussi comme un prolongement possible d'Alexia, c'est par elle que s'effectue la mutation, dans la scène la plus puissante du film: celle du doigt. En ingérant une partie du corps de son aînée, la petite sœur assimile une partie de son identité, comme dans les pratiques primitives du cannibalisme magique. On peut regretter ensuite que le film ne suive pas plus rigoureusement ce programme de transformation, qu'il oppose aux besoins du corps un discours moral, ouvertement tracé par sa conclusion. Mais on peut aussi lui reconnaître le mérite de ne pas intellectualiser son rapport au genre, de ne pas faire du cannibalisme un prétexte théorique, de préférer le grotesque horrifique au cours d'anthropologie structurale. L'efficacité de Grave tient avant tout à cette façon d'assumer la littéralité, ce qui est rare dans le jeune cinéma français, où les références intellectuelles ont tendance à saturer le récit, à servir des marqueurs culturels. Il y a dans l'écriture de Julia Ducournau un élan adolescent qui sape tous les discours sur le formatage des talents venus de la Fémis, institution sur laquelle Richard Brody s'est chargé de faire peser l'échec artistique du cinéma français, dans un récent texte polémique (1).

Grave correspond en effet assez peu au portrait du film d'école. Alexia est un personnage de jeune fille absolument inédit, une grande sœur monstrueuse mais adorée – qui finit par embrasser, à travers la vitre du parloir de la prison, la cicatrice qu'elle a laissée sur la joue de Justine. Rien d'aussi original n'est sorti de l'école de la rue Francoeur depuis Dans ma peau (2002) de Marina de Van. Et cette originalité s'explique aussi par l'écriture du film : précise, serrée, dégraissée, elle ne s'autorise aucun flottement, aucune digression. En cela Grave se situe aux antipodes du modèle de la première oeuvre bordélique dont La Bataille de Solférino (Justine Triet, 2013) a perpétué récemment le type. Jusque dans sa chute, largement critiquée et pourtant absolument nécessaire, c'est le personnage d'Alexia qui tire Grave vers le haut. Résumant l'éducation de ses deux filles, le père de Justine (Laurent Lucas) dit d'Alexia : « On l'a laissée être elle-même ». C'est ce qu'on attend d'un bon film de genre : que ses monstres soient eux-mêmes, qu'ils soient irrécupérables, qu'ils agissent seulement selon leur nature.

Qu'un tel élan soit encore possible dans un film français se réclamant du genre était une chose difficile à imaginer. En cela, Grave rompt aussi avec toutes les tentatives récentes d'incursion dans le genre (Personal Shopper, Le Parc, Dans la forêt) qui privilégient des personnages fantomatiques et des écritures elliptiques. Grave marque des points en inversant la logique majoritairement hygiénique de ce cinéma fantastique intellectuel, en déréglant le principe de mesure qu’il applique à chaque personnage, à chaque élément du récit. Ce qui se dresse peu à peu dans le corps des deux soeurs, c’est la nature d’un corps féminin qui a envie de se frotter à la saleté de ses appétits et de ses désirs, d'un corps qui serait, pleinement et monstrueusement, lui-même.

(1) Pour Richard Brody, la Fémis n'aurait formé que «des étudiants obéissants qui retranscrivent ce qu'on leur a appris dans un format préexistant sans se poser de questions» (voir à ce propos l'article de Jean-Marc Lalanne mis en ligne sur le site des Inrocks)