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Journal d'un spectateur


La copie de Kimberly (Carrie la vengeance de Kimberly Peirce)

Publié par jsma sur 24 Décembre 2013, 17:26pm

Catégories : #horreur, #de palma, #stephen king, #kimberly peirce

Nom: PEIRCE

Prénom: Kimberly

Sujet : faites le remake de Carrie de Brian De Palma (1976).

Scène n°1: dans le vestiaire des filles

Version Stephen King: " - Tu saignes! cria brusquement Sue avec violence, tu saignes, grosse méduse! Carrie baissa les yeux et regarda les jambes. Elle se mit à pousser des cris perçants. L'écho de ses clameurs s'amplifia dans le vestiaire humide.

Soudain, un tampon hygiénique la frappa à la poitrine et tomba à ses pieds avec un choc mou. Une fleur rouge imbiba le coton absorbant et s'épanouit.

Puis les rires dégoûtés, méprisants, horrifiés, parurent s'amplifier pour se muer en une agressivité malfaisante et les filles se mirent à lancer sur Carrie des tampons et des serviettes hygiéniques tirés les uns de leurs sacs, les autres du distributeur cassé accroché au mur. Les projectiles volaient comme des flocons de neige et le refrain devint: "Mets-y un bouchon, mets-y un bouchon..."

Version De Palma: superbe travelling sur le vestiaire humide, les filles s'amusent, la caméra s'arrête un instant sur Amy Irving (Sue) avant que l'on ne discerne, dans la vapeur des douches, la silhouette de Sissy Spaceck (Carrie), de dos. La musique de Pino Donaggio et le ralenti donnent une sensation de volupté (on l'éprouvera encore plus intensément au début de Dressed to kill). Gros plan sur Sissy Spaceck qui se savonne le visage. La caméra descend le long de son corps (poitrine, cuisses), couvert de taches de rousseur. "Nous connaissons son grain de peau mieux que le nôtre", écrit à l'époque Pauline Kael (1). La caméra s'arrête sensuellement sur l'entrejambe de Carrie, le savon tombe sur le carrelage de la douche. On n'entend plus que le bruit de l'eau. De l'entrejambe s'écoule maintenant de sang. Découpage parfait: gros plan sur les yeux de Sissy Spacek, puis sur sa main couverte de sang. Dans le vestiaire, les filles se sont rhabillées, Carrie est nue et seule. "Help me! help me!", crie-t-elle en courant vers les filles. "Have a tampax", lui rétorque-t-on. Gros plans sur ces visages de filles qui ricanent; les serviettes hygiéniques pleuvent sur Carrie, qui recule, épouvantée, vers la douche.

Copie de Kimberly: presque la même séquence, la sensualité en moins (est-ce parce qu'il s'agit d'une femme?). Erreur de casting: Chloë Moretz n'a pas le grain de peau de Sissy Spaceck, elle n'a pas non plus l'étrangeté de l'actrice de Badlands. N'est-elle pas trop jolie pour être Carrie White? Seule idée nouvelle: les filles enregistrent la scène d'humiliation sur leurs téléphones, celle-ci sera diffusée lors du bal, suscitant l'hilarité générale. De Palma a eu la même idée dans Passion, lorsque Rachel McAdams montre à ses collègues de travail une vidéo où l'on voit Noomi Rapace s'effondrer, en larmes, dans un parking souterrain : c'était peut-être la meilleure séquence de Passion.

Scène n°2: le bal

Version Stephen King: "Tout à coup, il y a eu comme une cataracte de liquide rouge qui tombait du plafond. Une partie a éclaboussé la fresque qui en dégoulinait de partout. J'ai su tout de suite, même avant qu'ils soient touchés, que c'était du sang. Stella Horan croyait qu'il s'agissait de peinture mais j'avais eu une espèce de prémonition comme le jour où mon frère s'était fait renverser par une charrette de foin."

Version De Palma: la séquence, minutieusement préparée, laisse d'abord à Carrie le temps de vivre son rêve de Cendrillon, elle danse avec son cavalier sous des étoiles en toc. La chute du seau rempli de sang est retardée par un jeu de points de vue, le même que dans le finale de Phantom of the Paradise. Mais l'essentiel n'est pas là: la virtuosité du découpage pensé par De Palma le conduit finalement à ce gros plan très simple, presque vulgaire, sur la bouche de Nancy Allen. Tout le mal fait à Carrie tient dans cette bouche extatique qui rappelle ce qu'on a déjà vu sous la douche. Volupté et terreur.

Copie de Kimberly: pourquoi filmer la cataracte de sang se déversant sur le visage de Carrie quatre fois de suite? Pourquoi a-t-on l'impression que Chloë Moretz est juste une jolie jeune fille couverte de peinture rouge alors que Sissy Spaceck avait, chez De Palma, un regard de crapaud? Pourquoi faire dire au cavalier de Carrie une réplique aussi inutile que "C'est quoi ce bordel?" C'est par cette séquence, plus que dans n'importe quelle autre, que je vois à quel point le Carrie de De Palma est un grand film: même reproduite avec une application maladroite, de façon scolaire, la séquence du bal tient encore, au point que la diffusion de la vidéo enregistrée dans le vestiaire paraît presque être une fausse bonne idée.

Scène n°3: la mort de Mme White

Version Stephen King: alors qu'elle récite son Pater noster, Mme White meurt d'une crise cardiaque, Carrie lui dit: "Maman, ton coeur va battre de plus en plus lentement". Et elle s'écroule, "les mains agitées de frémissements".

Version De Palma: "Je ne trouvais pas ça très visuel. J'ai donc eu l'idée de la crucifier avec des instruments de cuisine, en référence au Martyr de Saint-Sébastien (2)." C'est, à mes yeux, la plus grande scène du film, celle où, dans un mouvement inverse à celui de la scène de la douche, on passe de l'horreur à l'extase. Il faut revoir le visage de Piper Laurie, crucifiée sur un porte de placard, pour se faire une idée exacte de l'extase ressentie par Mme White au moment où sa fille plante dans son corps tous les couteaux de la cuisine. La mort d'Angie Dickinson dans l'ascenseur de Dressed to kill participe de cette même extase.

Copie de Kimberly: Julianne Moore remplace Piper Laurie. Deuxième erreur de casting. Julianne Moore est pourtant une actrice qui sait être dans la nuance (voir ce qu'elle fait par exemple dans Loin du paradis de Todd Haynes), mais il semblerait qu'on lui ait demandé de faire abstraction ici de tout sens de la nuance. La caricature qu'elle propose ne serait pas dérangeante si le film se déroulait dans les années 70, mais qui peut penser qu'un tel personnage de mère puisse exister en 2013? Qui peut croire aux dialogues entre Mme White et sa fille, lorsque celle-ci lui dit: "Allez maman, sois sympa, laisse-moi aller au bal"? Qui peut penser que de tels conflits, dignes de n'importe quel film français moyen, puissent dégénérer et conduire une mère à rejouer, at home, le martyre de Saint-Sébastien?

 

Dans sa façon de traiter le sujet, Kimberly Peirce ne montre aucune inventivité. A-t-elle été trop impressionnée par son modèle? Sans doute pas, sa copie prouve même le contraire, mais rien de ce qu'elle invente ne fait mouche. En 2013, Carrie White est devenue une jolie jeune fille un peu complexée qui rêve d'être comme tout le monde. Si elle n'avait reçu du sang de cochon sur le visage lors du bal, Carrie White aurait très bien pu être un personnage de sitcom de Disney Chanel. C'est d'ailleurs ce que révèle le film, à son insu: il révèle la résistance des archétypes fabriqués aujourd'hui par Disney, leur prégnance dans l'esthétique teen actuelle. Il n'est pas dit que l'esprit white trash de Spring breakers soit parvenu à souiller de tels modèles, malgré toute l'énergie de James Franco et d'Harmony Korine.

(1) Pauline Kael, Chroniques américaines, Sonatine éditions. En 1976, Pauline Kael est la seule à défendre Carrie. Elle est aussi la seule à percevoir l'ironie qui caractérise les films que réalise De Palma à cette époque (et jusqu'à Dressed to kill): "De Palma, écrit-elle, possède la sensibilité baroque la plus caustique du cinéma américain."

(2) Brian De Palma, Entretiens avec Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud, Calmann-Lévy, 2001.

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