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Journal d'un spectateur


Yes we can (Le Majordome de Lee Daniels)

Publié par jsma sur 15 Septembre 2013, 12:20pm

Catégories : #lee daniels, #tarantino, #obama, #maison blanche

Yes we can (Le Majordome de Lee Daniels)

"Au service de sept présidents, il a traversé trente ans d'Histoire": c'est avec cette phrase solennelle qu'on nous a vendu le biopic inspiré de l'histoire d'Eugene Allen, un majordome noir qui a travaillé à la Maison-Blanche entre 1952 et 1986. Le film s'appelle, très littéralement, Le Majordome et bien que le nom d'Allen ait été modifié (il s'appelle dans la fiction Cecil Gaines), on le voit bien, pendant 130 minutes, tenir des plateaux et traverser l'Histoire: les présidences se succèdent (Kennedy est bavard, Nixon est dépressif, Nancy Reagan est sympa) jusqu'à l'année 2008. Alors qu'il a pris sa retraite depuis longtemps, Cecil Gaines (Forest Whitaker) va être reçu à la Maison-Blanche par Barack Obama et c'est son fils Louis (David Oyewolo) qui va le conduire jusqu'au Président. On ne peut imaginer récit plus édifiant: l'histoire s'arrête en 2008 avec l'arrivée du messie Obama. Grâce à lui, les anciens house-niggers sont sortis de l'ombre: ils sont reçus en tant que citoyens modèles, ils ont faits des enfants qui occupent des fonctions importantes. On comprend pourquoi le film est dédié à "tous ceux qui se sont battus pour les droits civiques": sa fin pourrait servir de base à un cours d'ECJS dont le sujet serait "l'Amérique de Martin Luther King à Obama: vers la fin des discriminations?"

Il faudrait donc s'éloigner du sujet civique pour apprécier Le Majordome, mais est-ce vraiment possible? Du travail de majordome, Lee Daniels ne montre rien: les quelques scènes où Forest Whitaker dresse des tables n'existent que symboliquement, elles n'intéressent pas le réalisateur qui demande à son acteur d'adopter une attitude invariablement raide, conforme à sa fonction. L'enjeu narratif et esthétique du film se résume à cette fonction: le point de vue du majordome noir intéresse Lee Daniels parce qu'il représente une forme de soumission, d'acceptation de l'ordre établi tout-à-fait étrangère aux codes habituels du biopic. Il est bien plus simple de raconter la vie d'un homme engagé dans les grands conflits idéologiques de son temps (celle de Lincoln ou de Malcolm X par exemple) que de présenter la vie d'une ombre, d'un homme invisible qui aurait appris dès le plus jeune âge à être transparent. De ce point de vue, Cecil Gaines se situe aux antipodes du personnage de Stephen incarné par Samuel Lee Jackson dans Django unchained: jamais il ne cherche à être autre chose qu'un domestique noir, devant son fils révolté, il prône la soumission et quand celui-ci s'engage dans le Black Panther Party, il le chasse de sa maison. Le récit oppose donc très classiquement le père soumis au fils rebelle. Il y avait sans doute plus de finesse dans la conception du personnage de Stephen dans Django unchained : alors que Calvin Candie prouvait à ses invités la soumission naturelle des Noirs en montrant le crâne d'Old Ben, un vieil esclave servile, Stephen se montrait plus perspicace que son maître en perçant à jour les intentions du docteur Schultz ("That motherfucker wants the girl"). Remarquablement écrite et mise en oeuvre, la scène parvenait à montrer ce qui ne reste qu'au stade théorique dans le film de Lee Daniels: la servilité du house-nigger peut être plus subversive que la révolte, parce qu'en se mettant du côté de l'oppresseur, il sape son autorité, disqualifie son discours et parvient même à se poser en interlocuteur, voire en conseiller.

Cette belle idée reste, dans Le Majordome, une pure hypothèse: une seule scène l'illustre, celle de la demande d'augmentation. Cecil Gaines a de bonnes relations avec le couple Reagan, au point que Nancy (Jane Fonda) l'invite à un dîner officiel où il est servi par ses propres collègues. Fort de cette position, Gaines en profite pour demander ensuite une augmentation de son salaire, il parle aussi au nom du personnel noir de la Maison-Blanche (car c'est un film sur les droits civiques). On s'y oppose fermement, on lui répond qu'il peut démissionner. C'est alors qu'il fait valoir ses relations avec le Président, lançant à son interlocuteur une réplique du type "Le Président vous attend dans son bureau". Cette scène, trop courte, n'est pas aussi bien écrite que celle de Django mais elle fait apercevoir ce que Le Majordome aurait pu être s'il n'avait voulu, si ostensiblement, soutenir les intérêts de la présidence d'Obama.

Le film, de ce point de vue, fonctionne presque comme une métaphore des rapports que son réalisateur entretient avec le président actuel des Etats-Unis: Forest Whitaker joue le rôle de Lee Daniels, sur son plateau d'argent, il porte un film dédié à Obama, ainsi qu'aux médias et artistes qui le soutiennent. La présence improbable d'Oprah Winfrey et de Lenny Kravitz dans le film confirme cette impression désagréable: on voit moins un film qu'un gala d'hommage à ceux qui se sont engagés en 2008 dans la campagne d'Obama. Le spectacle se termine au moment où Cecil Gaines s'apprête à être reçu par le Président: l'ancien majordome et son fils traversent un couloir, le père dit à son fils qu'il connaît le chemin. Cette image de réconciliation (du père et du fils, de l'esclave et du rebelle, des faibles et du puissant) est une illustration des pouvoirs du messie Obama. Grâce à lui, tout devient possible. Yes we can.

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