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Journal d'un spectateur


Visite guidée de l'Overlook (Room 237 de Rodney Ascher)

Publié par jsma sur 23 Juin 2013, 06:42am

Catégories : #kubrick, #maison hantée

Visite guidée de l'Overlook (Room 237 de Rodney Ascher)

La visite dure 1h40. Elle est guidée. Des voix de conférenciers se succèdent, on retrouve, en les écoutant, des lieux familiers : les couloirs de l'hôtel Overlook, la moquette rouge à motifs hexagonaux, le bureau où a lieu l'entretien d'embauche de Jack Torrance, la Gold-Room et ses toilettes rouges, la chambre 237 et sa salle de bains verte. Chaque pièce de l'Overlook est visitée et revue, mais notre attention est attirée par des détails que l'on n'a jamais vus jusqu'à présent : dans le garde-manger de l'hôtel, on remarque des boîtes (de levure? de biscuits?) sur lesquelles figure une silhouette d'Indien, au dessus de laquelle on peut lire la marque "Calumet". Dans la grande salle où Jack travaille à l'écriture de son roman, la machine à écrire est de marque allemande (comme semble l'indiquer le motif de l'aigle). Sur le pull de Dany, au moment où il se lève et voit apparaître les jumelles, on reconnaît le motif d'une fusée, accompagné de la légende "Apollo 11". On comprend vite, en découvrant Room 237, en quoi consiste le projet de Rodney Ascher: revisiter l'Overlook à la manière d'un détective, ne pas faire semblant de croire que les détails que nous avons vus (et que le film d'Ascher nous fait voir pour la première fois) auraient été laissés au hasard, qu'ils n'entreraient pas dans la conscience du film. Tout fonctionne comme si l'interdit lié à la fameuse chambre 237 ("ne pas s'en approcher", dit Hallorann à Danny au début de Shining) devait voler en éclats, autorisant dès lors toutes les approches. Etrange visite que celle qui nous est donc proposée, où l'on nous demande de procéder à l'anatomie d'un chef d'oeuvre (ce statut du film n'est jamais discuté), où il s'agit, plus concrètement, de fouiller chaque recoin de l'Overlook, pour finir le parcours dans la fameuse chambre 237.

Ce projet se révèle passionnant à plus d'un titre: d'abord parce que Ascher s'éloigne très nettement du discours critique et universitaire. Pas un seul spécialiste du cinéma de Kubrick ne participe à la visite, rien n'est dit de la mise en scène, des conditions de tournage, du remontage du film pour la sortie européenne. On a juste le temps découvrir (avec fascination) quelques extraits de la version américaine, bien plus longue que celle que l'on connaît en France. Mais la comparaison des deux versions ne fait l'objet d'aucune analyse: jamais Ascher ne se demande pourquoi Kubrick a coupé au montage plus 25 minutes du film, pourquoi il réduit considérablement le rôle de Wendy (Shelley Duvall), pourquoi il fait disparaître toutes les scènes renvoyant au quotidien du couple ou de la famille (Wendy et Danny regardant Un été 42 à la télé), pourquoi il élimine certains repères temporels importants (dans la séquence de la discussion entre Jack et le barman de la Gold-Room, on apprend qu'il s'est installé dans l'hôtel depuis cinq mois). Ce travail d'analyse est laissé aux spécialistes, aux professeurs; ce n'est pas dans ce champ d'investigation que se situe Room 237.

Ascher dit quelque part qu'il aurait très bien pu réaliser le même projet sur They live de Carpenter ou sur Mulholland drive de Lynch : moins que le film en lui-même, c'est donc le travail du spectateur de Shining que son film interroge. Un spectateur qui se serait emparé du film de Kubrick comme du Saint-Suaire de Turin et l'examinerait avec une précision proche de la maniaquerie. En ce sens, le sujet du film est la cinéphilie, que le film présente comme une forme de monomanie, de maladie : combien de fois, en effet, faut-il avoir vu Shining pour y repérer le motif "Apollo 11" sur le pull de Danny et pour élaborer, sur ce seul motif, l'hypothèse d'une collaboration de Kubrick au tournage de la mission Apollo 11 en 1969? A combien d'arrêts sur image faut-il avoir procédé pour relever l'analogie entre le motif de l'aigle (que la NASA choisit comme symbole de la mission Apollo 11) et la machine à écrire de Jack (sur laquelle on aperçoit aussi un aigle)? Quelle limite tracer entre le travail mental du spectateur et le délire interprétatif des différents commentateurs qui se succèdent dans le film? Entre le regard attentif et le regard obsessionnel? Et pourquoi un film comme Shining suscite-il de telles passions? Est-ce là la preuve qu'il s'agit d'un grand film? Ou faut-il plutôt le voir comme un film-piège, un labyrinthe pour le spectateur? C'est dans ce questionnement que le film d'Ascher est passionnant: il développe plusieurs hypothèses, toutes plus ou moins fumeuses, pour souligner le pouvoir de fascination d'un film qui s'empare de l'esprit du spectateur, comme l'Overlook l'a fait avec l'esprit de Jack Torrance.

Un exemple parmi d'autres: un des commentateurs interrogés par Ascher propose une interprétation fondée sur les nombres. Tout le film tournerait d'après lui autour du nombre 42, qui serait la somme de la multiplication des chiffres de la fameuse chambre 237 (2x3x7=42), nombre que l'on trouve aussi inscrit sur les manches d'un t-shirt de Danny ou, de manière plus implicite, dans le titre du film que Wendy et Danny regardent à la télé, dans la version américaine (Un été 42 de Robert Mulligan). Toutes ces occurrences du nombre 42, relevées maniaquement, permettraient de conclure que Shining est un film sur la Shoah : la date de 1942 est celle de la conférence de Wannsee, où l'on décide de la "Solution finale", nous rappelle-t-on. Par là s'expliqueraient les plans récurrents de l'ascenseur déversant des litres de sang: le sang du génocide, évidemment. Une telle hypothèse fait presque sourire : non pas qu'elle soit totalement dénuée de sens, mais on ne comprend pas très bien ce qu'elle apporte au film. A-t-on besoin de relever toutes les occurrences du nombre 42, ou tous les motifs indiens (ce que fait un autre exégète fou) pour comprendre que le sang de l'ascenseur est celui d'un génocide? On préfère penser, avec Pauline Kael, que l'hôtel Overlook est le lieu d'un crime séculaire et que ce crime est immortel, qu'il est là "depuis toujours" (1). Rappelons-nous de ce que dit Grady (l'ancien gardien) à Jack dans les toilettes de la Gold-Room: "Vous êtes là depuis toujours". Jack serait donc un archétype, il n'habiterait l'hôtel que pour répéter à l'infini un scénario qui voit un Père tuer son (ou ses) enfant(s). Sur ce scénario primitif, et assez évident, les exégètes de Room 237 projettent diverses interprétations, mais quelles qu'elles soient, on en revient toujours à la hache et au labyrinthe où Jack erre à la recherche de son fils. On régresse vers une forme de mythe et ce n'est pas le moindre des mérites du film d'Ascher que de proposer, par le montage, une explication de la fin de Shining par le prologue de 2001 : ce rapprochement donne raison à Pauline Kael qui, dès 1980, lisait très clairement la fable de Shining : "l'homme est un meurtrier pour l'éternité", écrivait-elle. On ne pouvait mieux résumer le film.

A force de privilégier le détail au détriment du mythe, la visite de l'Overlook pourrait se révéler finalement décevante, alors qu'elle est, au départ, une invitation à se perdre dans les signes que nous envoie le film. Mais parmi les différentes voix chargées d'éclairer son film, Ascher accorde un crédit plus important à celle d'un certain "mstrmnd" : partant du motif du miroir et du fameux REDRUM inscrit sur la porte de la chambre des Torrance, "mstrmnd" propose de revoir tout le film à l'envers, ou plutôt de projeter Shining simultanément dans les deux sens (backward et forward) en observant la manière dont les plans se parlent. Une telle expérience renvoie au backmasking, technique consistant à enregistrer des messages subliminaux sur une piste musicale. Ce procédé a été mis à jour vers la fin des années 60: certains fans des Beattles auraient écouté Revolver à l'envers et révélé publiquement la présence de messages codés (l'un d'eux annonçant la mort de Paul Mc Cartney). Au-delà de l'anecdote, la technique du backmasking peut être associée à la théorie des messages subliminaux, ces signaux disséminés dans les publicités et les films destinés à nous manipuler. Le film d'Ascher essaie d'en faire concrètement la démonstration en s'arrêtant sur la scène de l'entretien entre Jack et Ullman, mais le phallus qu'il essaie de nous faire voir n'est pas très convaincant (d'autant plus que personne ne se demande pourquoi Kubrick aurait placé un phallus dans cette scène). Le backmasking produit en revanche des résultats plus probants : en défilant dans les deux sens, certains plans entrent en résonance de manière troublante. La date figurant sur la photo en noir et blanc de l'hôtel dans le dernier plan ("Overlook Hotel, July 4th Ball, 1921") se trouve posée sur le paysage montagneux du début du film; on voit alors apparaître une sorte de carton d'invitation (notre photo). Est-on devenu un client de l'Overlook? Dans quel bal allons-nous danser? Plus troublant encore: comme dans un collage surréaliste, le visage de Jack Nicholson apparaît un instant en surimpression sur un plan montrant le massacre des jumelles Grady. Au-delà de la beauté plastique de l'image (les paupières de Nicholson semblent maquillées, comme celles d'Alex dans Orange mécanique), ce plan donne raison à Grady: Jack serait bien là "depuis toujours", il aurait déjà tué les jumelles. Le crime ne meurt pas, seules ses formes changent.

Il ne faut peut-être pas prendre trop au sérieux l'expérience qui se réalise sous nos yeux, mais on doit au moins reconnaître sa beauté et son pouvoir de fascination. Le film d'Ascher bascule à cet instant: l'Overlook n'est plus seulement une maison de fous (où les fous seraient les spectateurs qu'il interroge), un autre Shining est en train de s'élaborer à l'intérieur du film qui prétendait le décortiquer. La "visite" a finalement emporté les visiteurs. Shining est bien un film plein de chausse-trappes.

(1) La critique de Pauline Kael, assez sévère dans l'ensemble, figure dans le volume des Chroniques américaines (Sonatine éditions). Le titre de l'article est assez parlant: Shining, aux origines du mal.

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