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Journal d'un spectateur


Un rêve gothique (Blood simple des frères Coen, 1984)

Publié par chester d sur 25 Avril 2013, 16:10pm

Catégories : #frères coen, #southern gothic

Un rêve gothique (Blood simple des frères Coen, 1984)

Dans leur numéro de décembre dernier, Les Cahiers du cinéma avaient consacré un beau dossier au Southern Gothic: on retrouvait, au fil des pages et des photos, le souvenir de quelques grands films se situant dans le Sud des Etats-Unis, que celui-ci ait été le décor naturel du film (le Texas étouffant de Massacre à la tronçonneuse) ou qu'il ait été reconstitué en studio (la Virginie hantée de La Nuit du chasseur). Dans une note de présentation, Stéphane Delorme expliquait que, par tradition, le gothique américain s'inscrit plutôt dans l'Amérique du Nord: c'est celui d'Edgar Poe, superbement reconstitué dans Twixt (Coppola, 2012). Ce gothique nord-américain est directement inspiré du roman noir anglais: on y retrouve les mêmes lieux (maison hantée, souterrains inquiétants) et les mêmes obsessions liées au passé (qui représente toujours un ordre ancien menacé, déjà en train de pourrir, à l'image de la maison Usher de Poe). D'un point de vue moral, ce gothique est aussi étroitement lié à la conscience puritaine; il est donc possible d'imaginer qu'il a commencé à prendre forme dans l'imaginaire américain dès la fin du XVIIe siècle, avec le procès de Salem.

Le gothique sudiste, en revanche, prend des formes moins balisées : "Du Southern, écrit encore Stéphane Delorme, on déduit le soleil, la chaleur, la torpeur, la pauvreté, la Grande dépression, tout ce qui plie les corps. Du gothique au contraire, on retient la raideur, la religion, l'architecture, la droiture - une verticalité qui dans le contexte du Sud devient vite délabrée, branlante, ruinée." Le gothique sudiste aurait donc inventé des formes nouvelles, spécifiquement inspirées de la géographie américaine et de ce "climat hostile (qui) apparente vite l'homme à l'animal" (Delorme). Bien qu'il apparaisse au cinéma dès les années 50 (époque où les studios portent à l'écran les drames de Tennessee Williams), la grande époque du gothique sudiste se situe surtout dans les années 70: les monstres sortent de leur torpeur et deux grands films font jaillir la sauvagerie tapie dans les recoins du territoire américain: Déliverance de Boorman (1972) et Massacre à la tronçonneuse (1974).

C'est ce gothique terrifiant qui traverse le premier film des frères Coen, Blood Simple (1984). Dès la première séquence, nous nous trouvons dans une voiture qui fonce dans la nuit orageuse: un couple d'amants, Abby (Frances Mc Dormand) et Ray (John Getz), parlent du mari absent, Marty (Dan Hedaya, que l'on retrouvera plus tard dans Mulholland drive). Marty, d'après ce qu'on comprend, est en train de perdre la boule, et parce qu'il soupçonne sa femme de le tromper avec un de ses employés (il s'agit en fait de Ray), il a demandé à un détective privé (M. Emmett Walsh) de photographier la scène d'adultère. On comprend vite que les amants ne sont pas seuls sur la route, ils sont d'ailleurs suivis dès le début par la voiture du détective, dont on aperçoit les phares. Il est difficile de rendre compte exactement du sentiment d'effroi qu'inspire cette scène; il faudrait, pour en dire la puissance, se référer à une autre séquence d'ouverture, tout aussi angoissante: celle du Zodiac de David Fincher (2007). Dans les deux films, la simple présence d'une voiture dans la nuit suffit à faire naître l'inquiétude mais alors que le couple de la voiture est tout de suite tué dans Zodiac, il mettra un peu plus de temps à disparaître dans Blood simple.

Peut-on dire d'ailleurs qu'il disparaît? Le film va plutôt décrire sa lente décomposition : la belle romance d'Abby et Ray n'est qu'un leurre. Dans la nuit se cachent des monstres, qui ne se parent des oripeaux du film noir (le détective privé par exemple) que pour tromper leurs victimes, et peut-être aussi le spectateur, qui se demande avec effroi ce qui se joue exactement dans le film. En ce sens, le personnage central de Blood simple est celui qu'incarne M. Emmet Walsh: ce n'est pas seulement un détective cupide et vulgaire, il devient, à mesure que le film avance, une sorte d'ogre et il faut vraiment revoir la séquence finale pour comprendre l'effroi qu'il suscite, alors même que le récit le situait au départ du côté des personnages secondaires, dans un registre grotesque auquel on s'habituera ensuite dans l'univers des Coen.

Comme Miller's crossing (article du 21 avril dernier), Blood simple est un donc film qui va s'abandonner au rêve et faire du mode onirique son principal mode de narration: le Southern gothic va peu à peu le remplir, laissant le film noir au loin, comme un repère trop simple et finalement vide de sens, une fausse piste en somme. De manière assez remarquable, les Coen parviennent à ventiler l'essence gothique presque dans chaque scène: on le voit à certains détails (des poissons qui pourrissent sur le bureau de Marty, une blague vaseuse du détective sur le doigt cassé de Marty, une serviette gorgée de sang sur la banquette arrière de la voiture de Ray, l'horrible cauchemar d'Abby), mais c'est surtout dans la séquence de l'inhumation que les Coen évident le ventre sale de leur film. Comme sous l'effet d'un sortilège vaudou, un cadavre frémit encore un peu et continue de se débattre sous la terre. Jamais le cinéma de Coen n'a brillé d'un éclat si noir, jamais il ne s'est aventuré si loin dans l'horreur, quelque part du côté de Fulci.

Note du 25 juillet 2014 :

Depuis No Country for the old man (2007), le cinéma des Coen est revenu vers ses sources: dans Inside Llewyn Davis, l'aller et le retour de Llewyn dans la voiture qui l'a conduit jusqu'à Chicago ont l'aspect d'un cauchemar blanc. Dans No Country, l'apparition du tueur dans le motel où s'est refugié Llewelyn Moss a le même aspect irréel qu'à la fin de Blood simple. Quelque chose d'étrange et de lourd fait retour dans leur cinéma, mais à l'état de hallo, de silhouette, comme cette figure d'homme au chapeau, qui attend Llewyn dans une ruelle située derrière le Gaslight café pour le frapper.

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