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Journal d'un spectateur


Quand vient la fin de l'été (L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie)

Publié par jsma sur 4 Juin 2013, 12:14pm

Catégories : #cinéma français, #alain guiraudie, #différentes saisons

Quand vient la fin de l'été (L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie)

Dans le générique de fin de L'Inconnu du lac, on lit le nom de Sylvie Pialat à la production: ce nom marque un lien, un rapport de filiation avec celui qui a été (et qui est peut-être encore) l'auteur le plus influent du cinéma français, une sorte de patron dans tous les sens du terme. Alors qu'il est question aujourd'hui de rompre avec un certain naturalisme pour réinventer une forme de lyrisme (voir l'édito de Stéphane Delorme dans le numéro d'avril des Cahiers du cinéma), le film d'Alain Guiraudie semble se poser entre les deux et s'il est déjà salué un peu partout, c'est précisément parce qu'il joue sur les deux tableaux, au point de se scinder en deux. Ecartelé, il se tient en funambule sur une corde tendue entre le naturalisme (la première partie du film) et une forme de romantisme sauvage, atteinte dans la toute dernière séquence.

Le grand écart est donc le mouvement principal du film: un mouvement qui s'accomplit lentement, essentiellement par la lumière. Disons-le tout de suite, la photographie du film (réalisée par Claire Mathon, chef op' des films de Maïwenn) est très belle et peu de films français récents ont fait de la lumière un enjeu aussi essentiel: il n'y a guère que dans L'Apollonide (Bonello, 2011) ou Dernière séance (Achard, 2010) qu'on a éprouvé à ce point la beauté de la lumière, même si c'était, dans les deux cas, de façon plus ostentatoire et calculée (visite du musée d'Orsay chez Bonello, hommage au giallo chez Achard).

Tout commence ici dans une lumière d'été intense. On découvre un parking, conduisant à un grand lac au bord duquel des hommes s'observent, se draguent, avant de disparaître dans les sous-bois pour baiser. Dans sa première demie-heure, le film s'inscrit dans un naturalisme assez radical (avec accent du Sud-ouest et invitations pour l'apéro) tout en greffant sur celui-ci un imaginaire sexuel ouvertement gay. La greffe fonctionne, dans la mesure où la mise en scène ne cherche pas à esthétiser les corps, à les figer dans une imagerie mythologique (on est très loin des nus de Bruce Weber par exemple), mais plutôt à souligner la variété des anatomies (ventres et bites, notamment). Un tel geste, répété sur environ trois quarts d'heure (mêmes lieux, mêmes plans de sexes éteints), a parfois quelque chose de systématique: on a parfois l'impression d'assister à une version naturiste et gay du Conte d'été de Rohmer. Mais ce systématisme sert surtout à poser le cadre d'un lieu unique (le lac) que le désir des trois personnages principaux va transfigurer. Comme s'il était absolument nécessaire qu'on le voie bien, qu'on en délimite clairement les contours, avant de ne plus pouvoir les discerner. Dans le sombre, le presque noir qui caractérise la dernière séquence du film, le décor va brutalement se simplifier pour se réduire à une essence. Un peu comme à la fin de Tropical Malady (Weerasethakul, 2004), l'amour donne vie à un monstre sauvage et dévorant.

C'est à ce moment (dans les dix dernières minutes) que L'Inconnu du lac commence à devenir réellement impressionnant, lorsqu'il exalte le lyrisme noir caché sous l'hédonisme des abords du lac. L'été s'achève, la lumière décline, le lac n'est plus aussi bleu. Dans une séquence très belle, Franck (le personnage principal) nage seul dans le lac: l'eau, presque violette, n'a plus la transparence qu'elle avait au début du film. En se tournant vers le rivage, Franck s'aperçoit que les deux hommes qu'il a rencontrés au bord du lac (Michel, l'amant de passage, et le gros Henri, l'ami et confident) ont disparu: il regagne le rivage et s'enfonce dans les sous-bois. Personne. Il n'y a plus que le souffle du vent dans les herbes. Dans le noir magnifique de cette séquence, Franck se tapit comme une bête traquée avant d'appeler son amant. Pour jouir ou pour mourir? Le film ne répond pas à l'appel de son personnage, il laisse cet appel en suspens. Générique de fin. A cet instant, L'Inconnu du lac balaie toutes les réserves que je peux formuler à son propos, il me conquiert par un lyrisme écrasant, qui naît de la monstrueuse transformation qui vient de s'accomplir sous mes yeux. Le naturalisme du début apparaît presque alors comme un point de départ nécessaire. Comme dans Spring breakers, il fallait partir de la vulgarité des corps étendus sous le soleil pour faire jaillir le noir profond d'une solitude immense.

A ce titre, il est difficile d'imaginer que le film puisse séduire un public gay: s'il commence dans une forme de légèreté, s'il dessine vaguement les contours d'une utopie sexuelle (toute relative cependant, car tout le monde ne jouit pas), il la condamne en faisant passer le désir individuel avant l'idéal communautaire, ce que souligne le personnage, apparemment secondaire, de l'inspecteur de police enquêtant sur le meurtre d'un jeune homme. Dans une scène importante, il demande à Franck comment il peut poursuivre sa quête de sexe alors qu'un jeune homme vient de mourir dans le lac: par un seul plan sur le visage de Franck, on comprend qu'il n'y a pas de réponse à cette embarrassante question et qu'aucune utopie ne s'est constituée autour du lac. Un corps de plus ou de moins ne saurait changer la donne, parce qu'il n'y a, dans le fond, que des corps solitaires, plus ou moins jeunes et désirables, et un désir insatiable de consommation, à satisfaire au plus vite, avant que l'été ne finisse.

L'écart du film ne se joue donc pas seulement dans son esthétique (du naturalisme au lyrisme le plus exalté; du soleil à la nuit) mais aussi dans son discours moral. A l'époque de la célébration du mariage "pour tous", L'Inconnu du lac est dissonant, il raconte l'histoire d'un couple qui s'unit et se désunit dans le sexe. L'appel final du film, magnifique, n'est pas sans rappeler ces vers de Houellebecq, dans Configuration du dernier rivage: "Il faudrait traverser un univers lyrique/ Comme on traverse un corps qu'on a beaucoup aimé/ Il faudrait réveiller les puissances opprimées/ La soif d'éternité, douteuse et pathétique."

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