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Journal d'un spectateur


Parc d'attractions (Lone Ranger de Gore Verbinski)

Publié par jsma sur 27 Août 2013, 08:00am

Catégories : #blockbuster, #gore verbinski, #tarantino

Parc d'attractions (Lone Ranger de Gore Verbinski)

Dans Django Unchained, on visitait Candiland comme un parc d'attractions. Le spectacle était partout: combat de nègres au coin du feu, esclave dévoré par des chiens, leçon de phrénologie s'achevant sur la pulvérisation d'un crâne. On regardait les attractions du film comme le bon docteur Schultz, avec un peu de gêne, mais la logique du spectacle et de l'entertainment était tellement puissante, tellement écrasante qu'elle dispensait le film de tout discours sur le genre (qu'est-ce qu'un western en 2013?) ou sur l'Histoire (le "grand sujet" de l'esclavage était traité comme une énorme tarte à la crème).

Le western serait donc devenu un parc d'attractions: ici commence Lone Ranger. Un petit garçon habillé en cow-boy visite dans une foire un musée du western. Défilent sous ses yeux des animaux empaillés, symboles de l'Ouest sauvage (un bison, un grizzly bear) avant que n'apparaisse, dans une troisième vitrine, la figure d'un vieil Indien coiffé d'un corbeau (Johnny Depp). Pour que cette figure prenne vie, Verbinski a besoin de la croyance du spectateur, ici désigné comme l'enfant : le regard de l'Indien statufié va donc s'animer sous les yeux du petit cow-boy, comme s'il sortait d'Une nuit au musée. L'Indien va lui raconter la légende du ranger masqué. Très beau prologue d'un film qui abat toutes ses cartes dès le début, ne triche pas, ne s'invente pas de faux prétextes (l'esclavage) pour revisiter le musée du western et sa mythologie. Gore Verbinski, qui a su transformer une attraction de Disney en franchise (Le Pirate des Caraïbes), aborde le western à la manière d'un grand huit: ce qui frappe d'abord dans Lone Ranger, c'est la vitesse étourdissante avec laquelle toute la mythologie du genre se déploie sous nos yeux (le train, le désert, la mine d'argent, les Yankees, les Comanches, les prostituées). Cette vitesse exclut toute pause contemplative: visité au pas de charge, le musée du western cesse d'être un mausolée. A la manière de Jack Sparrow ramenant son bateau des limbes dans le troisième épisode du Pirate des Caraïbes (At World's end, 2007), Verbinski a sorti le western de sa tombe pour le propulser dans un grand parc d'attractions. Du bateau à la locomotive, le geste du cinéaste est le même: il s'agit de remettre en marche de vieilles machines de cinéma un peu rouillées (le film de pirates, le western) en comptant sur la croyance du spectateur. Comme l'enfant du musée, le spectateur de Lone Ranger doit admettre qu'il regarde un spectacle de foire. L'attraction dure 2h30.

Que voit-on dans le parc? "Naissance d'un héros", dit le titre français. Ne pas se leurrer. Cette naissance est d'abord d'ordre commercial, il s'agit de concevoir l'épisode 1 d'une franchise Disney (épisode qui restera sans doute unique compte tenu de l'échec commercial et critique du film aux Etats-Unis). Mais la naissance du héros (à supposer qu'il s'agisse du ranger incarné par Armie Hammer) pose aussi problème dans un film qui place son récit sur les rails d'un grand huit: tué dans une embuscade, le héros meurt trop vite, avant de renaître sous la forme d'un esprit (c'est, en tout cas, la version que donne la fable racontée à l'enfant par l'Indien). Désormais immortel, il peut alors apparaître comme un super-héros de comics (d'où la présence du masque), avoir un acolyte (l'Indien Tonto, joué par Johnny Depp) et former avec celui-ci un couple qui fonctionne un peu comme Batman et Robin (l'ambiguïté sexuelle en moins). Cette idée, parfaitement mise en oeuvre par Verbinski (le couple ne cesse de se séparer et de se reformer) explique peut-être la déception qu'a suscitée le film chez ceux qui espéraient retrouver Johnny Depp au premier plan, dans un avatar du Pirate des Caraïbes. Ce n'est pas tout à fait le cas: moins grimaçant, neutralisé par un maquillage qui limite son expressivité, son visage exprime à peu près toujours la même chose, c'est-à-dire pas grand chose. Son personnage se caractérise surtout par le geste (donner à manger à un corbeau mort faisant office de coiffe): personnage de cire sorti du musée, il est le même du début à la fin, il est l'Indien qui a trahi son peuple (comme le domestique noir incarné par Samuel Lee Jackson dans Django), il n'a de place dans aucune Histoire, il n'est personne. Dix-huit ans après Dead Man (Jarmusch, 1995), Depp trouve avec Lone ranger un moyen de passer de l'autre côté, d'être enfin Nobody, l'Indien fantôme qui accompagnait William Blake jusqu'aux rives de la mort. Après avoir incarné les personnages les plus extravagants du cinéma américain de ces vingt dernières années, on a presque l'impression qu'il se repose. Il est encore très loin de la sobriété, mais il maîtrise aujourd'hui tellement bien son jeu qu'il peut se contenter d'être un faire-valoir. L'attraction, ce sera toujours lui, quoi qu'il en soit.

Que dire dès lors du ranger masqué? Comme tout héros de western, il poursuit une quête: il doit sauver la femme de son frère, promise à un homme d'affaires qui incarne le capitalisme le plus abject (Latham Cole), mais le film traite cette quête avec une certaine indifférence et ne s'attarde pas non plus sur la satire: sa visée critique est presque nulle. Comme dans Django, l'Histoire passe au second plan et la femme est une potiche que le ranger masqué laisse en plan après avoir puni les méchants, préférant être un outlaw plutôt qu'un père de famille. Dans l'hypothèse d'une suite programmée par Disney, il ne sera pas nécessaire de sortir le héros du foyer pour le remettre sur son cheval blanc. Pur esprit de western, le héros disparaît avec l'Indien, comme Clint Eastwood à la fin de Pale rider: Verbinski connaît bien son public, il sait que les pères de famille ne font pas rêver les enfants. Pour vendre des figurines Disney et faire en sorte que les gamins aient encore envie de jouer aux cow-boys, il faut tenir le héros hors du foyer, l'exiler. Mais pourquoi le ranger ne figure-t-il pas aussi dans le musée que l'on visite au début du film? Personnage très populaire dans la culture américaine, il aurait eu sa place quelque part dans le musée. Son absence témoigne peut-être de l'intensité de la croyance que Verbinski demande à son spectateur: comme l'enfant déguisé en cow-boy, le spectateur a encore besoin de récits et de légendes. La sidérante vitesse du film révèle ce désir, presque monstrueux, et émouvant en même temps, de tout raconter, de tout faire tenir en 2h30. Pure logique industrielle pourrait-on dire, si on rappelle le budget investi par Disney et le producteur Jerry Bruckheimer dans l'élaboration du film.

Car ce désir fou a eu un coût: 250 millions de dollars. Et ce coût exorbitant est sans doute une des raisons pour laquelle le film a été si fraîchement accueilli aux Etats-Unis, avant même qu'il ne sorte. Le naufrage d'Heaven's Gate (Cimino, 1980) a laissé des traces. Bien que les deux films n'aient rien en commun, Lone ranger est comme Heaven's gate le film d'un enfant gâté. De l'épopée de Cimino, Pauline Kael disait, dans une chronique assassine qu'elle était un "capharnaüm abrutissant". Lone Ranger donne aussi l'impression d'être un capharnaüm, son rythme frénétique peut paraître épuisant, voire abrutissant, mais aucun des blockbusters de l'été n'a rempli son cahier des charges de façon aussi exemplaire: l'ambition du cinéaste n'efface jamais les impératifs de l'industrie (l'entertainment, le besoin de vitesse), mais elle parvient à transformer ce que veut l'industrie (ouvrir des parcs d'attraction Lone Ranger) en motif esthétique (le cinéma comme parc). Verbinski n'a pas volé Disney.

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