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Journal d'un spectateur


Oraison funèbre (Blue Jasmine de Woody Allen)

Publié par jsma sur 27 Septembre 2013, 06:58am

Catégories : #woody allen, #dépression

Oraison funèbre (Blue Jasmine de Woody Allen)

Blue Jasmine est annoncé un peu partout comme un "grand" Woody Allen: on l'oppose aux cartes postales récentes (To Rome with Love, Midnight in Paris), petits films touristiques d'un cinéaste à la retraite. Il est pourtant difficile de regarder Blue Jasmine comme une réussite totale ou de le voir comme une négation absolue de ce qui précède. Aucune page ne se tourne ici, Allen continue de remonter le temps (comme le personnage d'Owen Wilson dans Midnight in Paris) mais il le remonte autrement, changeant à la fois de cadre (de Paris, on passe à San Francisco) et de registre: la belle féerie du conte parisien cède la place à une sorte de cauchemar gris, laissant au spectateur la désagréable impression de voir un film sous Xanax. Car il n'y pas que Jasmine (Cate Blanchett) qui prend des antidépresseurs, l'effet du médicament semble concerner le film lui-même et passer de l'écran vers la salle: l'image, très terne, rappelle celle de Match Point ("un brun-crème frigorifique" écrivait, en 2005, Guillaume Loison dans Chronicart), tandis qu'une petite musique jazzy se charge d'apporter un léger contrepoint, atténuant la grisaille générale, jusqu'au dernier plan, où l'on voit Jasmine seule sur un banc, ressassant le passé comme Winnie dans Oh les beaux jours. Fatigué par cette promenade sous Xanax, Allen laisse son personnage (et son actrice) sur le banc. Autrefois, il y était assis, à côté de Diane Keaton (dans Manhattan): "Isn't it beautiful out?", lui demandait-elle, en regardant le jour se lever sous le pont de Queensboro. C'était beau. C'était il y a trente-cinq ans...

Que s'est-il passé pour que le cinéma de Woody Allen paraisse aujourd'hui si gris, si exsangue? Ce qui relevait autrefois du bon mot d'auteur ("Vous ne connaissez que des génies, disait-il à Diane Keaton dans Manhattan, vous devriez rencontrer des gens stupides, vous apprendriez des choses") s'est dégradé en soliloque absurde: de l'avion qui la conduit vers San Francisco au banc sur lequel le film la laisse, Jasmine ne fait que ressasser le souvenir des jours heureux avec son mari (Alec Baldwin), repense à leur première rencontre, qu'elle associe à l'air de Blue moon. On est loin du Rhapsody in blue de Gershwin (Manhattan) ou de Let's do it de Cole Porter (Midnight in Paris): la vie ne tient plus désormais qu'à cette ritournelle, autrefois chantée par Elvis ("Blue Moon/ You saw me standing alone/ Without a dream in my heart/ Without a love in my heart). Cet air triste traverse le film jusqu'à ce banc, sur lequel Jasmine croit l'entendre encore.

Comme dans Midnight in Paris, le passé dans Blue Jasmine est un refuge de dépressif: les personnages d'Allen n'ont plus la force de rompre avec celui-ci, comme le faisait Gena Rowlands dans Another Woman (1988). Il s'agit plutôt d'y retourner, que ce soit à travers l'hallucination (Owen Wilson) ou la névrose (Cate Blanchett). De la petite carte postale parisienne au "grand" drame, on voit donc à quel point la distance est mince: après Paris, Allen fait escale à San Francisco. Il filme San Francisco Bay et le Golden Gate Bridge comme il filmait les monuments parisiens au début de Midnight in Paris: ce ne sont pas des plans mais des "vues". C'est d'ailleurs la vue sur la baie qu'il s'agit d'admirer depuis la terrasse d'un quadragénaire plein d'avenir (Peter Sarsgaard), que Jasmine vient de rencontrer. La scène peut paraître ironique (car on voit bien qu'il est impossible pour Jasmine de regarder vers un quelconque horizon), mais elle laisse aussi une impression de désincarnation, sensible chez Allen depuis Match Point. Allen n'a plus envie de filmer des nuits blanches sous le pont de Queensboro, il fait visiter à ses personnages des appartements et des maisons vides (le duplex avec vue sur la Tamise à la fin de Match Point, la maison avec vue sur la baie ici): quelque chose de froid comme la mort est entré dans ses intérieurs, qu'il regarde et filme comme un agent immobilier. C'est la raison pour laquelle on préfère le Paris festif (un peu figé dans une imagerie d'Epinal) de Midnight in Paris au San Francisco gris de Blue Jasmine. Dans son conte d'été parisien, Woody rêvait encore un peu (de Cole Porter, d'Hemingway); l'affiche du film évoquait même La Nuit étoilée de Van Gogh.

Plus de nuits, ni d'étoiles dans Blue Jasmine. Le jour qui éclaire la peau de Cate Blanchett dans la scène finale est horriblement gris: gavée de médicaments, Jasmine reprend le soliloque qu'elle a commencé dans l'avion (première séquence). Sur son banc, elle chante presque. "Chanter trop tôt est funeste", disait Winnie dans Oh les beaux jours. Funeste fin en effet, que celle qu'annonce ce dernier plan : après avoir visité le Paris de Cole Porter et de Dali, Woody a échoué sur un banc à San Francisco. Cate Blanchet doit prononcer son oraison funèbre.

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