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Journal d'un spectateur


Mon oncle Charlie (Stoker de Park Chan-Wook)

Publié par chester desmond sur 5 Mai 2013, 07:32am

Catégories : #park chan-wook

Mon oncle Charlie (Stoker de Park Chan-Wook)

Plus de dix ans après The Others (Amenabar, 2001), on retrouve Nicole Kidman dans une demeure gothique et dans un rôle de veuve. En la voyant aujourd'hui dans Stoker, il est difficile de ne pas penser tout de suite au film d'Amenabar, tant le personnage d'Evie Stoker rappelle celui de Grace Stewart, la mère coupable de The Others. D'un film à l'autre, c'est un peu comme si elle n'avait jamais quitté sa demeure gothique, comme si la maison avait simplement été rafraîchie pour les besoins d'un film nouveau.

Mais le gothique est-il la bonne porte pour entrer dans Stoker? Sans doute pas. Pas plus que le thème du deuil, dont on ne ressent jamais vraiment le poids: jamais on n'a l'impression que la disparition de Richard Stoker (Dermot Mulroney), posée dès le début (il est mort dans un accident de voiture), ait pu affecter qui que ce soit dans la famille. Sa mort est plutôt le moyen de laisser libre cours au désir des femmes: Evie, la mère et India, sa fille (inteprétée par Mia Wasikowka).

L'objet du désir est l'oncle Charlie (Matthew Goode): s'il n'apparaissait pas tout de suite comme un psychopathe, ce que souligne fortement le jeu de Matthew Goode (qui arbore dans chaque scène un sourire carnassier un peu forcé) on pourrait croire qu'une comédie va commencer, comme au début de Lolita. Mais l'oncle Charlie n'a pas grand chose à voir avec Humbert Humbert : il est encore jeune et beau, il est impeccablement habillé, il roule en Jaguar, il suscite l'émoi chez les adolescentes. Dans une séquence amusante, il suit en voiture le bus de l'école (dans lequel se trouve India) et provoque à l'intérieur de celui-ci une hystérie collective typiquement adolescente. A ce stade du récit (on en est encore au début), Stoker affiche clairement sa ligne narrative et elle est très différente de celle de Lolita : tandis que Kubrick interrogeait le fantasme de la nymphette chez un homme mûr, Park Chan-Wook se demande ce qui fait battre le coeur des jeunes filles et il apporte dans cette séquence une réponse qui a le mérite d'être claire: les rêves érotiques des jeunes filles commencent avec des images publicitaires. La silhouette impeccable de Matthew Goode dans sa Jaguar rappelle celle Jude Law dans les clips de promotion pour les parfums Dior homme. Matthew Goode est donc le cover-boy de Stoker.

Si le film s'en était tenu à cette ligne, il aurait pu être une excellente comédie, mais l'oncle Charlie étant aussi un psychopathe, on ne pourra échapper à l'examen de ses intentions, forcément mauvaises. Alors qu'un point d'équilibre se dessinait dans la ligne claire de la comédie, le désir d'obscurité, le besoin de sadisme et de perversité (on retrouve ici l'univers d'Old boy) vont plomber le film.

Le beau Charlie veut donc participer à l'éveil sexuel d'India, mais il ne se prive pas de séduire sa mère: rien de ce qui se passe entre Matthew Goode et Nicole Kidman ne suscite le trouble, ni même l'intérêt, tant le personnage d'Evie semble instrumentalisé à la fois par le scénario et par la mise en scène: du point de vue du récit, elle n'est qu'un obstacle dans le plan de perversion d'India et dans le regard de Park Chan-wook, c'est une veuve gothique peu entreprenante, toujours plus ou moins endormie. On comprend donc que le seul personnage féminin qui compte est celui d'India Stoker et la mise en scène fait tout ce qu'elle peut pour la rendre désirable en fétichisant son corps (chaussures, chevelure). Mais ce qui traverse l'esprit d'India reste presque impénétrable: a-t-elle simplement envie d'être pervertie ou éprouve-t-elle un goût pour la perversité?

Une seule séquence du film répond à cette question, c'est celle de la promenade en forêt entre India et Whip (Alden Ehrenreich). Notons d'abord que cette séquence, joliment éclairée, doit surtout sa beauté à la photogénie d'Alden Ehrenreich (déjà magnifique dans les derniers Coppola). Park Chan-wook fait un usage intéressant du visage un peu lunaire de l'acteur: au lieu de jouer sur le côté gothique, il fait jaillir la pulsion du corps: un baiser de sang s'échange (on pense un instant à Twixt) mais il est immédiatement suivi d'une tentative de viol. Tentative seulement, car l'oncle Charlie va intervenir et jouer l'ange exterminateur. Au moment où il tue Whip, on ne sait plus très bien comment circule le désir, d'où il vient : à cet instant, le film vacille un peu, il échappe à tout ce qui était programmé dans le scénario. La séquence est filmée en plan de demi-ensemble, le cadrage est simple, tout se fige dans une sorte d'immobilité morbide. Cette scène particulièrement réussie vient peut-être répondre à celle que nous avons décrite précédemment: sous l'iconographie publicitaire, n'y aurait-il pas aussi, dans le coeur des jeunes filles, quelque chose de plus opaque, voire d'horrible?

Ce désir d'opacité apparaît au cinéma dès qu'un réalisateur sait regarder l'adolescence : dans Twin peaks fire walk with me, David Lynch faisait de ce désir d'opacité celui de son personnage (Laura Palmer), en l'inscrivant dans un univers feuilletonesque proche du soap (la romance avec James), mais en perçant ce décor sentimental pour faire surgir l'horreur pure (le personnage de Bob). Dans Lolita aussi, l'horreur n'était pas loin lorsque Charlotte Haze, Humbert et Lolita regardaient un film de Terence Fisher dans un drive-in, mais Kubrick la tenait à distance et préférait lui donner un visage grotesque (celui de Clare Quilty/Peter Sellers). L'opacité du film ne se révélait qu'à la fin, lorsque Lolita, plus adulte, expliquait à Humbert qu'elle avait été une fausse ingénue et que son éveil sexuel avait déjà eu lieu, bien avant leur première rencontre dans le jardin.

Petit film, Stoker n'atteint jamais de tels degrés d'intelligence et d'ambiguïté, en grande partie à cause de l'oncle Charlie, trop clairement sombre pour être vraiment inquiétant. Mais dans la forêt, une forme d'opacité et de mystère jaillit, presque par accident : rien que pour cette séquence, on a envie de regarder Stoker avec bienveillance.

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