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Journal d'un spectateur


Shopping à L.A (The Bling Ring de Sofia Coppola)

Publié par jsma sur 15 Juin 2013, 07:57am

Catégories : #sofia coppola, #harmony korine, #shopping, #dressing, #the bling ring, #L.A

Shopping à L.A (The Bling Ring de Sofia Coppola)

La photo d'illustration de cet article, nous l'avons trouvée sur fan2.fr: à l'instant où l'on se connecte (samedi 15 juin 2013, 14h23), on apprend que 6941 "jeunes" sont en ligne. La photo est accompagnée de la légende suivante: "Emma plus belle que jamais au milieu d'un grand dressing à chaussures". Treize "jeunes" ont publié un commentaire, à peu près le même: entre "trop belle" et "trop hâte de voir le film". Dans la salle où l'on a vu hier, il n'y avait pourtant aucun "jeune" pour s'extasier sur la beauté d'Emma ou sur le dressing à chaussures de Paris Hilton (le vrai, a précisé Sofia Coppola lors de la promotion): il s'agissait plutôt de gens âgés (disons plutôt : des non-jeunes) sur lesquels le film a eu un effet presque létal : mon voisin s'est endormi brutalement après le premier cambriolage et des gens dormaient encore quand les lumières se sont rallumées.

Il est pourtant possible d'imaginer que The Bling Ring ait pu intéresser, au moins séduire, les "jeunes" de fan2.fr, tant sa représentation du monde se rapproche de celle du site dédié aux idoles des jeunes. Dans le film, les idoles se nomment Paris Hilton, Megan Fox, Lindsay Lohan, Orlando Bloom: elles ont de belles maisons sur les collines de L.A, des dressings géants dont les portes sont ouvertes : il suffit, comme le montre la première séquence du film, d'escalader une grille pour entrer dans la caverne rêvée. Une fois à l'intérieur de celle-ci, on ne fait rien de particulier: on s'extasie sur des vêtements de marque, on essaie des paires de chaussures, on vole un peu d'argent, un peu de bijouterie et on ressort incognito, on va danser en club, on sniffe un peu de cocaïne, on publie des photos sur Facebook. Tout semble égal.

Passée la première demie-heure, et la très longue séquence du cambriolage de la maison de Paris Hilton, où Emma Watson apparaît "plus belle que jamais dans le grand dressing à chaussures", on se dit que le film va bifurquer, prendre un virage brutal, un peu à la manière de Spring Breakers, auquel on le compare un peu partout. Comparaison impitoyable: alors que le film d'Harmony Korine répond à la vulgarité contemporaine en inventant une créature monstrueuse, un personnage hors-normes qui entraîne tous les autres vers un point de non retour (le bien nommé Alien, génialement incarné par James Franco), The Bling Ring se niche confortablement dans la vacuité de la vie de ses petits personnages, dont il ne fait jamais jaillir la moindre humanité. Le club des cinq filles - dans lequel on compte un garçon très féminin, une fille donc - ne semble pas avoir d'autre but que de guetter sur google maps les déplacements des célébrités de L.A pour cambrioler leurs maisons au bon moment. Cette quête est filmée sans aucune ambition : les séquences dans les maisons s'enchaînent platement, selon le rituel décrit dans la première séquence (saut par dessus une grille, entrée dans la maison, visite du dressing, essayages, vols, sortie): jamais on ne perçoit le caractère angoissant de l'intrusion dans ces maisons. On en reste au point de vue du fan: point de vue qui ne serait pas inintéressant si Sofia Coppola parvenait à dépasser la première émotion du fan, pour qui tout est toujours "trop beau". Or, ce dépassement n'a jamais lieu dans le film: l'entrée dans les décors rêvés, la possession, même provisoire, des biens des idoles, ne fait jamais trembler le club des cinq qui s'extasient sur tout ce qu'il vole, jusqu'au moment où la justice les rattrape. Au contraire de Spring breakers, où la devise "Spring break for ever" faisait office de dérisoire promesse entre les quatre filles, le groupe, ici, ne se fonde sur rien d'autre que sur l'appréciation d'objets de valeur, et sur le vague sentiment de transgression qui naît de l'intrusion dans les maisons. En dehors de ces moments (qui ne sont même pas des pics dramatiques, mais plutôt des rituels, comme une façon de se retrouver), le vide s'inscrit dans chaque séquence : scènes de fête, scènes de vie de famille, tout semble se succéder selon un principe d'égalité morne qui n'est pas sans rappeler parfois l'esthétique de Moins que zéro de Brett Easton Ellis, que Sofia Coppola cite aussi quelque part parmi ses influences.

Du séjour de son personnage à Los Angeles, Ellis avait fait un roman dont l'ambition morale apparaissait à la fois dans les effets de narration (un présent continu, vidant les actes de leur substance) et dans l'épilogue: "Quand j'étais à Los Angeles, il y avait un morceau que j'entendais et qui était joué par un groupe local. Ce morceau s'appelait Los Angeles, les paroles et les images étaient si dures et amères que cette chanson ne m'a pas quitté pendant plusieurs jours. Ces images, je l'appris ensuite, étaient strictement personnelles; aucun de mes amis ne les partageait. Des images de gens que la vie dans la cité rendait fous. Des images de parents si affamés et frustrés qu'ils dévoraient leurs propres enfants. Des images de garçons et de filles de mon âge, dont les yeux quittaient l'asphalte pour être éblouis par le soleil. Des images qui m'accompagnèrent même quand j'eus quitté L.A" The Bling Ring est loin de donner cette vision cauchemardesque de L.A: l'épilogue ramène le personnage principal (Emma Watson) dans la sphère médiatique, elle témoigne des semaines en prison passées dans une cellule voisine de celle Lindsay Lohan. Retour au vide après la parenthèse carcérale. La satire pourrait percer mais l'impression de superficialité l'emporte, comme si on n'avait finalement rien vu: une page se tourne sans nous. On aurait aimé voir un autre film, construit par exemple selon le point de vue d'un personnage (pourquoi pas le garçon?), un film impartageable comme l'est celui du narrateur de Moins que zéro, déroutant comme l'est le finale de Spring breakers. Mais on doit se contenter de ce qui défile sur l'écran: un vide existentiel, narratif et esthétique.

Ce vide a toujours été le sujet plus ou moins littéral des les films de Sofia Coppola : vide des icônes de l'adolescence (Virgin Suicides, 1999), de la vie de château (Versailles dans Marie-Antoinette, le château Marmont dans Somewhere), de la vie d'acteur (Bill Murray dans Lost in translation). Mais il y avait des prétextes narratifs (le début d'une liaison dans Lost in translation) ou des points de vue forts (celui des garçons dans Virgin suicides) qui faisaient tenir le film. Dans The Bling Ring, il n'y a plus rien, ou plutôt rien d'autre que les maisons vides de L.A, éclairées par Harris Savides : de l'extérieur, on ne voit que les vitres (les vitrines?) d'un grand dressing dans lequel Emma Watson et ses copines, "plus belles que jamais", font leur shopping.

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