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Journal d'un spectateur


Le moment érotique (La Chatte sur un toit brûlant, Richard Brooks, 1958)

Publié par chester d sur 23 Avril 2013, 16:16pm

Catégories : #paul newman, #richard brooks, #elizabeth taylor, #tennessee williams

Le moment érotique (La Chatte sur un toit brûlant, Richard Brooks, 1958)

Il est difficile de revoir aujourd'hui La Chatte sur un toit brûlant avec enthousiasme, en faisant comme si le film n'avait pas vieilli, ou comme s'il était pleinement animé par la fièvre qu'appelle son titre. On sait que cette adaptation d'un drame à succès de Tennessee Williams est passée entre plusieurs mains avant de revenir finalement à Richard Brooks, qui en a déplacé le thème central pour dresser le tableau d'une famille sudiste qui se déchire, à un moment où le Père (Big Daddy, joué par l'imposant Burl Ives) va mourir. Ce thème central était, comme souvent chez Williams, celui du désir refoulé, en l'occurrence celui de Brick (Paul Newman) pour son copain footballeur, un personnage qui reste hors champ mais dont on ne cesse de parler, sous-entendant par là que Brick aurait pu entretenir avec lui une amitié particulière, au détriment de sa femme, Maggie "the Cat" (Elizabeth Taylor).

Sur ce drame à l'intérieur du drame, le film passera très pudiquement, sans doute moins en raison de la censure (le code Hays a toujours bon dos, il n'a pas empêché Kazan de transformer Marlon Brando en icône sexuelle dans Un tramway nommé désir), que par choix délibéré: Brooks situe les enjeux de son film sur d'autres plans (des questions d'héritage, un conflit entre les deux belles-filles de Big Daddy, la relation douloureuse entre Brick et son père). S'il ne traite donc pas l'essentiel, c'est-à-dire, le désir homosexuel refoulé (au point que Tennessee Williams ait renié le film), il commence tout de même par une séquence magnifique, la plus belle du film peut-être, où l'on voit Brick sauter des haies sur un terrain de football, courant après sa jeunesse perdue. Il faudrait être bien naïf pour croire que Brick souffre simplement d'avoir refoulé ses désirs, il s'agit plutôt pour lui de retrouver du désir et sa quête s'exprime par cette course qui l'emporte follement, sous les clameurs d'une foule imaginaire, jusqu'à la chute. Mais après quoi courait-il? S'agissait-il de retrouver un ami (ou un amour) perdu? Ou plus simplement, de s'élancer à nouveau vers quelque chose?

Sans élan, vide de tout désir, Brick sera, tout au long du film, en convalescence: il boit beaucoup, mais il ne brûle plus, tandis que sa femme, Maggie the Cat, l'attend toujours sur le "toit brûlant". Tout ce qui nous éloigne d'eux n'a, dès lors, plus grande importance: les secrets de familles, les disputes, filmées comme au théâtre (c'est en ce sens que le film a considérablement vieilli), la tirade pathétique de Big Daddy dans la cave, tout cela nous éloigne de la chambre des amants, qui est le seul lieu érotique du film, l'endroit où quelque chose doit de nouveau brûler. De ce point vue, la présence d'Elizabeth Taylor suffit à rendre le film passionnant: lorsqu'elle enlève ses bas sous le regard fatigué de Brick, on assiste à un moment érotique, aussi rare dans le cinéma de l'époque que dans celui d'aujourd'hui (on n'a pourtant plus l'excuse du code Hays, ce qui prouve bien que le problème ne résidait pas là). Ce moment est beau en raison de son évanescence, il ne dure que quelques secondes mais sa beauté ne réside pas tant dans le fait qu'Elizabeth Taylor dénude ses jambes, qu'à cause de ce qui se produit entre les deux personnages : Brick continue de boire comme s'il n'avait rien vu, tandis que sa femme essaie de faire renaître son désir éteint, dans un geste absolument quotidien. Et si, au lieu de courir, Brick n'avait qu'à ouvrir les yeux?

Pour retrouver la fièvre, il n'y aurait en effet qu'à ouvrir les yeux, au lieu de se promener dans des légendes plus ou moins fantasmées, celle, par exemple, que Brick s'est inventée avec cet ami footballeur et dans laquelle son désir s'est endormi. Ce beau sujet n'est pas tout à fait celui de La Chatte sur un toit brûlant : au lieu d'ausculter le désir de ses personnages, Brooks préfère suivre la voie plus rassurante du drame familial mais, subrepticement, et en grande partie grâce aux acteurs, un peu de fièvre vient réchauffer son film: lorsque Brick enfile un peignoir sous le regard troublé de Maggie et qu'elle lui rappelle quel amant fantastique il a été, ou lorsque Brick demande à Maggie de fermer la porte de la chambre avant de l'embrasser. A de rares moments, le film parvient à se poser sur le toit qu'il convoite tant. A de rares moments seulement.

Dans un numéro récent des Cahiers du cinéma consacré à l'érotisme (n°680, juillet-août 2012), Stéphane Delorme explique que si les moments érotiques sont si rares dans le cinéma, c'est parce qu'ils apparaissent souvent par mégarde, indépendamment de toute programmation, de tout système. Par là s'explique sans doute le fait que tout ce qui nous est généralement vendu comme torride ou brûlant nous semble finalement si tiède, voire complètement froid. Ce paradoxe est génialement traité dans Eyes wide shut (Kubrick, 1999): comme Brick, Bill Harford (Tom Cruise) doit retrouver le désir d'un corps qu'il voit quotidiennement (celui de sa femme, jouée Nicole Kidman) mais ce corps, pourtant mis à nu sous ses yeux dès les premières secondes, il ne le verra vraiment qu'après avoir renoncé aux aventures d'une nuit et aux orgies, c'est-à-dire à toutes les situations potentiellement érotiques qu'offre le cinéma. A ce moment là seulement, un couple peut se retrouver dans une chambre et dire: "Let's fuck!"

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