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Journal d'un spectateur


La maison des gens normaux (La Maison du diable, Robert Wise, 1963)

Publié par jsma sur 15 Avril 2013, 21:51pm

Catégories : #maison hantée, #robert wise

La maison des gens normaux (La Maison du diable, Robert Wise, 1963)

Il est toujours difficile de visiter un monument du cinéma, surtout quand celui-ci est lié à une histoire personnelle qui remonte à l'adolescence. Pour cela, il faut s'enhardir un peu, ne pas se fier aux formules mortes ("le meilleur film de maison hantée jamais fait"), entrer de plein pied dans l'édifice, oublier tout ce que l'on croit savoir, tout ce que l'on croit avoir vu.

C'est donc avec curiosité que j'ai revu ce soir The Haunting (La Maison du diable) et je dois admettre, qu'en dépit de ses immenses qualités d'écriture et de son génie visuel, le monument en question ne m'impressionne pas. Pour être plus clair: The Haunting ne me fait pas peur, il me surprend par moments (les effets visuels et sonores sont splendides), mais il ne m'émeut pas, il ne m'empêche pas de dormir.

Que manque-t-il à ce beau monument? Il lui manque la bizarrerie qui fait les très grands films de peur, celle qui fait par exemple que je n'oublierai jamais Carnival of souls (Herk Harvey, 1962), réalisé à peu près à la même époque, et bien plus impressionnant à mon sens. A l'inverse du film d'Herk Harvey, The Haunting se déroule à la manière d'un programme dont les règles sont établies dès le prologue: Hill House, le sombre manoir gothique, se nourrit de l'âme de ses habitants, à la manière de la maison Usher imaginée un siècle plus tôt par Edgar Poe. Sur ce programme, Wise en greffe un autre, qui consiste à expérimenter les effets du manoir sur un esprit faible, celui d'Eleanor Lance (Julie Harris). Ce personnage de femme frustrée peut rappeler certaines héroïnes des drames de Tennessee Williams (on pense à Laura Wingfield dans La Ménagerie de verre ou à Blanche Dubois dans Un tramway nommé désir): pour le spectateur de l'époque, il va de soi que cette pauvre folle est donc la victime et le film le montre clairement dès qu'elle arrive au manoir, au volant de la voiture dans laquelle elle se tuera plus tard: cette séquence est filmée presque comme celle de Psycho (Hitchock, 1960), à cette différence près qu'Hitchcock n'a pas utilisé de voix-off pour faire entendre au spectateur ce que pense Marion Crane au moment où elle s'arrête dans le motel Bates: c'était par la lumière, le décor, une ombre entrevue à une fenêtre que l'on ressentait dans Psycho l'étrangeté du motel. Wise est moins subtil: Eleanor comprend tout de suite que la maison la regarde et l'on voit en effet, en contre-plongée, la sombre silhouette de Hill House se dresser devant nous. Dès lors, le protocole n'a plus qu'à être exécuté: la pauvre folle sera sacrifiée par une communauté de gens rationnels et "normaux". De manière on ne peut plus classique, le film oppose le discours scientifique à la névrose de son personnage central: cette opposition ne serait pas gênante si le film s'était laissé un tant soit peu envahir par la folie de son personnage, à la manière par exemple du Locataire (Polanski, 1976) ou du magnifique Orphelinat (Juan Antonio Bayona, 2007). Wise aurait pu aussi accentuer le sadisme des trois autres personnages, représentants de la normalité qui exécutent une brebis égarée et accomplissent ensemble, sous prétexte d'expérience scientifique, un horrible rite sacrificiel. Mais la folie et le sadisme sont tout à fait étrangers au protocole qui se déroule dans The Haunting. Le film est pourtant très beau, parfois très inspiré, mais il reste froid, théorique et presque sans âme, ce qui est tout de même paradoxal compte-tenu de ce que promettait son titre.

J'éprouve donc ce soir, en écrivant ce texte, un sentiment de déception, presque de tristesse: ce qui a toujours fait la force du cinéma d'horreur, d'épouvante, de peur (appelons-le comme on veut) réside selon moi dans sa puissance de transgression (morale, sociale, psychique, sexuelle): le monument The Haunting s'érige en bordure de tout cela, sur un terrain bien stable et ce ne sont ni ses contre-plongées, ni ses cadrages parfois insensés (voir la photo ci-dessus) qui me donneront, en tant que spectateur, un vertige que je n'éprouverai jamais devant ce film. Ce soir, j'ai visité un beau monument vide.

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