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Journal d'un spectateur


La cuisine d'Erin (You're next d'Adam Wingard)

Publié par jsma sur 12 Septembre 2013, 20:55pm

Catégories : #horreur, #adam wingard, #nanar, #survivalisme, #home invasion

Le "home invasion" est un vieux sous-genre de l'horreur, qui a connu son âge d'or dans les années 70 (avec The Last House on the left de Wes Craven ou When a stranger calls de Fred Walton) et a connu dans les années 2000 une renaissance plutôt prometteuse (avec Haute tension d'Aja par exemple). Le principe du home invasion est simple et rigoureusement respecté dans la première partie de You're next : de riches Américains se retrouvent dans une maison de campagne pour fêter l'anniversaire de mariage de leurs parents. La famille est composée de trois frères et d'une soeur. Les frères ont plus ou moins réussi professionnellement: le premier gagne beaucoup d'argent, c'est forcément le plus antipathique des trois. Le deuxième enseigne la littérature à l'université, ce qui nous vaut des dialogues du type: "Quand vas-tu te présenter devant la commission doctorale?". Le troisième ne fait rien de particulier et arrive en compagnie d'une jeune fille aux cheveux noirs (elle s'appelle Zee), qui rappelle vaguement le personnage de Gogo Yubari dans Kill Bill. Parmi les personnages féminins, il faut aussi compter la soeur cadette (personnage insignifiant qui va vite mourir), le petit ami de la soeur, nommé Tarek, la femme du frère riche et la petite amie du professeur d'université, une étudiante nommée Erin (Sharni Vinson), qui va s'affirmer comme l'héroïne.

Dans home invasion, il y a home. Il s'agit donc de faire en sorte que cette famille composée d'éléments hétéroclites (le frère aîné représente la droite libérale tandis que Tarek joue le rôle de l'artiste underground) existe un peu, au moins le temps d'un prologue, avant que le massacre ne commence. Là est la première grande faiblesse du film: cette famille n'en est pas une, les personnages ne font qu'échanger des banalités sur l'argent ("Tu as de la chance d'avoir des parents bourrés de fric", dit Erin), les kangourous (Erin mime leurs sauts en regardant un documentaire animalier), la publicité ("c'est mieux que le cinéma" dit péremptoirement le frère riche lors du dîner). De plus, tous ces dialogues sont noyés dans une lumière d'aquarium, qui rappelle le Festen de Thomas Vinterberg, au point qu'on se demande parfois si Adam Wingard n'aurait pas, très tardivement, placé son film sous le patronage du Dogme 95 élaboré par Lars von Trier. Une des règles du Dogme disait: "Un éclairage spécial n'est pas acceptable. Tout traitement optique est interdit." Cette règle est ici scrupuleusement respectée.

L'invasion du foyer commence à la fin de la première demie-heure. Touché à la tête par un carreau d'arbalète, Tarek s'effondre. La caméra tremble beaucoup. "On va tous mourir" dit, lucidement, un personnage. Dès lors, il ne reste plus qu'à appliquer le programme. Mais Adam Wingard le complique en faisant d'Erin une héroïne de survival très aguerrie: pour justifier sa maîtrise des techniques de combat, elle dit avoir fait partie d'une communauté de "survivalistes". Dès qu'elle prend les choses en main (elle tue le premier tueur masqué en lui défonçant le crâne), le film bascule du côté de Kill Bill, ne parvenant plus à cacher ce qu'il est, clairement, depuis le début, à savoir un nanar. Plombé par un scénario débile (qui oserait écrire une réplique comme : "J'ai envie de baiser à côté de ta mère morte"?), Wingard détruit le dispositif qu'il a laborieusement installé et fait changer la peur de camp: ce ne sont plus les tueurs masqués qui nous effraient, mais le personnage d'Erin, que Wingard transforme en guerrière redoutable, capable de se munir de n'importe quelle arme pour survivre.

On pourrait regarder You're next avec indulgence s'il n'était pas, un peu comme The Conjuring, un film d'horreur refoulé, qui a peur de faire peur. Refusant le principe du jeu de massacre propre au home invasion (celui de Funny games d'Haneke par exemple), autant que le grotesque de certains films de Rob Zombie (House of 1000 Corpses), il bifurque vers un classique récit de survie dans lequel il est clair qu'Erin est, comme Uma Thurman dans Kill Bill, bien trop forte pour mourir.

La conséquence est terrible pour le spectateur: à qui doit-il s'identifier pour éprouver la peur? Faut-il éprouver de la compassion pour les tueurs masqués, qui souffrent beaucoup dans le film et se retrouvent finalement piégés, au sens propre? Car pendant qu'Erin installe des pièges à l'intérieur de la maison, que se passe-t-il exactement pour nous? A quoi pense-t-on? A Jamie Lee Curtis dans Halloween (Carpenter, 1978), à Carol Kane dans When a Stranger calls (Walton, 1979), ou même à Drew Barrymore dans Scream (Craven, 1996), c'est-à-dire à des films où de jeunes femmes jouaient encore naïvement leurs rôles de victimes. Scream avait beau marquer un tournant important dans l'histoire du film d'horreur (au sens où, pour la première fois, les victimes avaient conscience de leur rôle, étaient informées des conditions dans lesquelles elles allaient mourir), il n'en restait pas moins un slasher efficace et parfaitement maîtrisé.

Trop présomptueux, You're next a voulu jouer sur les deux tableaux pour s'effondrer de part et d'autre. Rapidement décimée, la famille n'était qu'un prétexte scénaristique permettant l'avènement d'une guerrière. C'est elle qui envahit le foyer, et qui finit le travail commencé par les tueurs masqués en se chargeant du frère cadet et de sa petite amie. La scène se passe, symboliquement, dans une cuisine. On ne pouvait mieux conclure: Erin s'occupe désormais de la maison. Après avoir littéralement fait le ménage, elle mixe la cervelle d'un des frères dans une centrifugeuse. 

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