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Journal d'un spectateur


Is there anybody out there? (Le Congrès d'Ari Folman)

Publié par jsma sur 10 Juillet 2013, 10:53am

Catégories : #ari folman, #sf, #posthumain

Is there anybody out there? (Le Congrès d'Ari Folman)

"You were a movie queen" s'entend dire Robin Wright au début du Congrès. Le travelling arrière qui ouvre le film scrute son visage défait, l'actrice ne joue plus que son propre rôle. Le verdict rendu par son agent (Harvey Keitel) est impitoyable: Robin Wright a raté sa carrière et sa vie, elle a fait les choix les plus catastrophiques: mauvais films et mauvais garçons. La voilà désormais seule, dans un lieu incertain, indéfinissable, découvert peu à peu par le lent mouvement du travelling: un hangar transformé en loft, éclairé par une grande fenêtre derrière laquelle on aperçoit les drapeaux d'un terrain d'aviation. Un no man's land.

Une lumière terne éclaire les traits de l'actrice: sa peau très pâle (qui deviendra littéralement blanche dans la deuxième partie du film), marquée de rides, donne raison au verdict que l'on entend: "You were a movie queen". Qu'est-ce qu'une reine déchue peut encore offrir au cinéma? Dans quelle mesure et à quel prix peut-elle renaître? C'est tout l'objet du contrat que l'on propose à l'actrice : revenir au cinéma sous une autre forme. Une forme numérique. Si l'actrice accepte le contrat, elle deviendra un avatar dont les studios feront ce qu'ils voudront, elle n'aura plus de bons ou de mauvais choix à assumer, plus de journées de tournage exténuantes, elle ne subira plus la mauvaise haleine de ses partenaires masculins. De plus, le contrat lui assure une retraite dorée: pendant que son avatar apparaîtra sur les écrans, elle pourra prendre des vacances, s'acheter peut-être une maison. Mais le contrat est aussi un pacte: il faudra que l'actrice accepte de disparaître physiquement des écrans pendant vingt ans, de vieillir dans l'ombre de son avatar. De mourir un peu. Tout le mouvement de la première partie du Congrès tient dans ce lent renoncement d'une actrice à son corps et son visage, dans cet abandon, qui prend forme dans l'impressionnante séquence du scan (notre photo). Après une longue séquence d'entretien avec un producteur (Danny Huston) éclairée, comme la scène d'ouverture, dans des teintes fades et brunâtres, l'actrice accepte le contrat. Comme dans un cabinet d'imagerie médicale, elle attend qu'on vienne la chercher. On la conduit dans une grande chambre noire où se trouvent des ordinateurs reliés à un gigantesque scanner en forme de boule. On demande à l'actrice de sourire: des flashes jaillissent de la boule, couvrent chaque angle de son visage. On voit, sur un écran d'ordinateur, un autre visage en train de se modeler. Une métamorphose s'opère sous nos yeux. On pense à cette phrase, entendue au début du Secret de Veronika Voss (Fassbinder, 1982): "Je suis à vous maintenant. Tout ce que j'ai est à vous. Je ne peux plus vous offrir que ma mort." Offrir sa mort à des producteurs (et au spectateur): tel est le premier sacrifice de l'actrice Robin Wright dans Le Congrès. Et il est impossible qu'elle survive à l'épreuve du scanner: elle est à nous maintenant.

La séquence est tellement belle, tellement douloureuse et écrasante que le film ne s'en remettra jamais tout à fait. En la voyant, on pourrait penser à la scène de motion capture d'Holy Motors de Carax, mais la disparition de Denis Lavant restait purement théorique, elle n'était qu'une métamorphose de plus, filmée de façon presque burlesque : le corps de l'acteur, pris de vitesse par le mouvement d'un tapis roulant, ne pouvait plus suivre. Autre différence majeure: l'acteur, chez Carax, n'était pas seul dans la chambre noire. Sa numérisation devenait, paradoxalement, un moment érotique. Un corps de femme venait se frotter au sien, le caresser. Prisonniers de leurs combinaisons en latex, les deux corps parvenaient encore à se toucher, à s'enlacer, presque à faire l'amour. Dans la grande boule noire du Congrès, Robin Wright est seule: plus pâle encore que dans la séquence d'ouverture, son visage offre le spectacle de sa propre disparition. On ne le reverra plus sous cette forme. C'est la fin d'un visage et d'un mythe de cinéma: celui de l'actrice. Ce qui était muet chez Carax s'opère ici dans un flux ininterrompu de paroles. Un récit (celui d'Al, l'agent joué par Keitel) accompagne la mort de l'actrice, comme dans les scènes édifiantes de mort que l'on trouve dans l'iconographie chrétienne. L'actrice n'a plus alors qu'à s'abandonner, se laisser mourir en douceur. Elle rit et pleure en écoutant l'histoire d'Al, qui lui raconte un souvenir d'enfance, celui d'un jeune garçon qui se faisait payer pour montrer son sexe. Du cinéma d'enfant.

L'enfance d'un côté, la technologie de l'autre. Les souvenirs et le cinéma de demain. On a beaucoup parlé jusqu'à présent de l'actrice Robin Wright, mais on a oublié de dire qu'elle apparaît aussi dans le film comme une mère. Aaron, son enfant fictif, joue avec un cerf-volant rouge à côté du terrain d'aviation: comme beaucoup de garçons, il rêve de ce qu'il y a dans le ciel (on le voit faire une maquette de l'avion des frères Wright), mais son horizon s'amenuise déjà. Atteint d'une maladie rare et incurable, Aaron entend de moins en moins les bruits du monde. Dans une scène de tests auditifs chez un médecin, on comprend que l'enfant ne parvient plus à reproduire phonétiquement les mots qu'il entend. Sa vue, aussi, décline. Filmé à travers une vitre, Aaron va bientôt vivre dans le noir et le silence. Comment enrayer cette disparition programmée? A un autre niveau, l'enfant vit le même drame que sa mère: sa présence donne au Congrès un poids mélodramatique qui justifie la tonalité très mélancolique de la deuxième partie du film, hantée par les images du cerf-volant rouge et de l'enfant malade.

Au début de ce deuxième segment - le plus long du film - on retrouve Robin Wright au volant d'une voiture de sport, vingt ans plus tard, alors qu'elle se rend à un congrès organisé par les producteurs ayant acheté son image. L'actrice a nettement vieilli. Pour participer au congrès, elle doit prendre une drogue hallucinogène: là commence la partie animée du Congrès. Curieusement, Folman démonte la construction théorique de son film: l'actrice numérisée n'apparaît que faiblement dans cette partie; on la voit sur des écrans géants, défilant dans le ciel, dans des bandes-annonces de nanars SF. Parallèlement à cette création numérique fabriquée par les studios, Folman dessine un autre personnage, une Robin Wright mélancolique aux cheveux blancs. Sur un thème de Schubert déjà utilisé par Kubrick dans Barry Lyndon, elle entre dans un monde d'avatars. Des salons où apparaissait toute la société du XVIIIe siècle à la salle de réception animée du Congrès, qu'est-ce qui a changé? Difficile de le dire, tant la partie animée du film est visuellement atemporelle, tant on est loin des procédés qui caractérisent l'animation contemporaine; on pense plutôt à Walt Disney et à Blanche-Neige lorsque Robin Wright découvre dans le miroir de sa chambre d'hôtel son reflet vieilli. On pense aussi aux films de Paul Grimault, à cette animation artisanale magnifiquement évoquée dans La Table tournante par exemple.

Mais cette deuxième partie du film prend surtout la forme d'un trip, elle rappelle souvent les dessins réalisés par Gerald Scarfe pour The Wall d'Alan Parker (1982). On pourrait presque y entendre le célèbre titre de Pink Floyd: Is there anybody out there? Existe-t-il quelqu'un quelque part? Dans ce cinéma géant, où chaque spectateur peut choisir son avatar, être Michael Jackson, Elvis ou Le Fils de l'homme de Magritte, l'actrice peut mourir et renaître à l'infini, faire l'amour et s'envoler. Souvent inspirée, mais parfois un peu trop psychédélique (toutes les formes croissent, fleurissent, se ramifient), cette partie du film est marquée par une tonalité très mélancolique: existe-t-il encore quelqu'un quelque part? Où sont passés les êtres humains? Qu'est devenu Aaron, l'enfant malade, aperçu un instant sur un lac de glace?

La réponse est donnée dans une troisième partie très brève, en forme d'épilogue. Dans un monde évoquant les dystopies imaginées par K.Dick et Bradbury, où l'élite de la société vit dans de grands dirigeables, l'actrice part à la recherche de son fils. Mais Aaron n'est plus de ce monde-là. Il a longuement attendu sa mère avant de disparaître, comme elle, dans les limbes. On comprend mieux, en voyant la fin du Congrès, quel mélodrame magnifique Folman a voulu raconter: l'histoire d'une mère qui a choisi de se sacrifier pour renaître dans le corps de son fils. Après un bref retour chez les humains, Robin Wright retourne finalement de l'autre côté. Dans le petit film idéal que l'on voit à la fin, Robin et Aaron partent en avion, très haut, très loin, comme dans les films de Miyazaki. Ils vont rejoindre un cerf-volant rouge. Ils ne mourront plus jamais.

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