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Journal d'un spectateur


Adieu, je reviens (Ma vie avec Liberace de Steven Soderbergh)

Publié par jsma sur 24 Septembre 2013, 12:01pm

Catégories : #steven soderbergh, #liberace

Adieu, je reviens (Ma vie avec Liberace de Steven Soderbergh)

Ma vie avec Liberace commence sur I feel Love de Donna Summer et s'achève sur un dernier show post-mortem, lorsque Scott Thorson (Matt Damon) l'ancien amant de Valentino Liberace (Michael Douglas) songe à ce qu'aurait dû être son enterrement et transforme une église en salle de spectacle. Dans cette séquence, on voit Michael Douglas décoller de la scène: assomption à la fois grotesque et émouvante, par laquelle Soderbergh adresse aussi ses adieux au cinéma: je m'en vais et je reviens, semble-t-il dire.

Avec Liberace, Soderbergh choisit donc de quitter le cinéma, il met en scène un adieu. Même si ce choix pourra être remis en question (et il le sera certainement), il a quand-même été annoncé avec suffisamment de force et d'insistance pour qu'on y croie un peu. Donc, pourquoi partir de cette façon? Pourquoi ressusciter Michael Douglas pour lui faire quitter la scène sous les traits d'un Christ vêtu de paillettes? C'est comme si Soderbergh estimait qu'au cours de ces vingt-cinq dernières années, il avait fait le job et qu'il l'avait fait comme Valentino Liberace, avec précision et rigueur, mais en se moquant tout de même un peu de monde. Franchement, qui a pu croire que Valentino Liberace, modèle absolu de folle ("crazy old queen", dit-il de lui-même) avait eu une histoire d'amour avec une patineuse? Qui y a cru? Et qui a cru que Solaris était un grand film d'auteur? Qui a cru, au fond, en Steven Soderbergh?

Depuis vingt-cinq ans, Soderbergh a vécu un peu comme Liberace: entertainer reconnu et estimé (pour la série des Ocean's notamment), il n'a pas vu le temps passer. De cela, le film fait quelque chose d'assez beau: alors qu'il pouvait prendre la forme d'un biopic avec toile de fond sociale (une fresque allant de la disco au sida: il y avait de quoi faire quelque chose dans le style du Majordome), il ignore superbement le temps, ne veut jamais interroger le rôle social de Liberace ou son rapport avec une quelconque "communauté". Avec ses chiens et ses toy boys, Liberace ne voit pas le temps passer: la Mort vient le surprendre comme le prince Prospero dans Le Masque de la mort rouge. Dans son grand palais kitsch, il s'était cru immortel.

Vanité des fourrures, des paillettes et des plumes. Vanité des toy boys. Le film, qui commence comme une comédie, devient de plus en plus noir et triste: la vie n'est-elle pas finalement, comme l'a dit autrefois Macbeth, qu'une "ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s'agite durant son heure sur la scène et qu'ensuite on n'entend plus"? Ce serait presque vrai, mais Soderbergh n'est pas un cinéaste de la mélancolie, ni un moraliste: de ces vingt-cinq années de travail durant lesquelles il a servi les studios et assuré le show (jusqu'à la mise en abyme de Magic Mike), il ne tire aucune amertume, ne joue pas les vieux oiseaux blessés. Simplement, le temps passe: de Donna Summer à la mort de Rock Hudson, les années ont défilé aussi dans le palais de Liberace. Et de Wall Street à ce film, le temps a marqué le visage de Michael Douglas. On peut saluer sa performance, reconnaître qu'il s'est beaucoup amusé dans ce rôle, mais on ne peut pas ne pas voir son âge, sa vieillesse, que Soderbergh fait semblant de ne pas voir. Là est la plus belle idée du film: pour rendre Michael Douglas éternel, Soderbergh l'embaume, il est le chirurgien esthétique (Rob Lowe) qui transforme le visage de son acteur en masque de cire et corrige sa calvitie en le coiffant comme Tom Jones. Après l'opération, Liberace se plaint de ne plus pouvoir fermer les yeux: dans cette scène assez drôle, c'est un peu comme si Michael Douglas se tournait vers Soderbergh en lui disant: Steven, regarde quelle poupée tu as fait de moi! J'ai failli mourir, ma carrière était au point mort, et voilà que tu me rends la vie, mais regarde, Steven, quelle poupée tu as fait de moi!

Mort et résurrection: je reviens à la scène finale de Liberace. La résurrection de Liberace a lieu dans le regard amoureux de Scott, son ancien amant. Plus distant, sans être pour autant cruel ou méprisant, le regard de Soderbergh filme le retour sur scène d'un showman: le spectacle n'est pas fini et ne finira jamais. Adieu, je reviens, semble dire Soderbergh, caché derrière le manteau à paillettes de son acteur. Là est le sujet secret et presque tragique de Liberace : l'impossibilité de quitter la scène, d'en finir avec le spectacle, de dire vraiment adieu.

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