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Journal d'un spectateur


Dans la forêt (Miller's Crossing des frères Coen, 1991)

Publié par chester d sur 21 Avril 2013, 17:58pm

Catégories : #frères coen

Dans la forêt (Miller's Crossing des frères Coen, 1991)

Un bref regard sur l'année 1991 rendrait vite nostalgique : il suffirait de se rappeler qu'en 1991 sont sortis Le Silence des agneaux de Jonathan Demme, Terminator II de James Cameron, ou encore Point Break de Kathryn Bigelow pour que revienne immédiatement dans notre mémoire le nom d'un personnage (qui oubliera Clarice Starling et Hannibal Lector?) ou le souvenir précis d'un plan (le T1000 passant à travers les portes d'une prison dans le film de Cameron), d'une séquence (les surfeurs masqués en présidents américains chez Bigelow): avec le recul, on a le sentiment qu'à l'aube des années 90, le cinéma américain aura été terriblement inventif, excitant, vivant.

A cette liste, il faut ajouter deux films des frères Coen, qui marqueront une forme de consécration auprès de la critique française (1). Après un film noir très réussi (Blood simple en 1984) et une comédie amusante mais faible (Raising Arizona, 1987), à l'aube des années 90, les Coen reviennent vers le noir avec Miller's crossing (sorti en février 91) et présentent à Cannes Barton Fink, film bien plus difficile à situer sur la carte des genres, qui rappelle par moments Le Locataire de Polanski: celui-ci, d'ailleurs, ne s'y trompera pas et jouera pleinement de son rôle de président du jury en couvrant le film de prix majeurs (dont la palme d'or). Bien que très différents esthétiquement (d'un film à l'autre, les Coen changent de directeur de photo, ils remplacent Barry Sonnenfeld par Roger Deakins), ces deux films ont en commun de proposer un rapport onirique au cinéma : c'est très clair dans Barton Fink (film qui paraît rétrospectivement presque trop écrit en ce sens), ça l'est un peu moins dans Miller's crossing. Pourtant, dès que le héros du film, Tom Reagan (Gabriel Byrne) se réveille au début du film, il se demande où est passé son chapeau. On lui apprend qu'il l'a perdu au jeu mais ce chapeau, nous l'avons vu sur un tas de feuilles, quelque part dans une forêt, dont on comprendra plus tard qu'elle est un cimetière, l'endroit où se règlent tous les comptes. Tom Reagan a-t-il donc rêvé de sa propre mort? On ne sait trop, mais on devine tout de suite que la forêt est l'horizon poétique du film, comme le sera la plage dans Barton Fink.

Eclairée par la très belle photographie de Barry Sonnenfeld, la forêt de Miller's crossing est un lieu de cauchemar dans lequel il s'agit avant tout de ne pas tomber, de ne pas disparaître. Disparaître, cela veut dire, selon le rêve fait par Tom Reagan, n'être plus qu'un chapeau posé sur un tas de feuilles mortes. Avec beaucoup d'intelligence, le film va reproduire cette métonymie, comme dans un long rêve, remplaçant tantôt le chapeau de Reagan par une perruque (celle du premier mort, un homme dont un enfant emporte la perruque), tantôt par un autre chapeau (celui de Johnny Caspar/Jon Polito), dans un autre lieu, un lieu idéal de film noir: un couloir d'hôtel. L'histoire que nous raconte le film pourrait être alors celle d'un homme qui vit sa propre mort par procuration. Etrange scénario pour un film noir. Mais le film noir intéresse-t-il vraiment les Coen?

A l'image du chapeau sur les feuilles mortes, il semblerait que le film noir se réduise dans Miller's crossing, à bien peu de choses: les personnages secondaires, bien qu'incarnés par des acteurs de premier plan (qu'il s'agisse d' Albert Finney ou de John Turturro) ne sont que de vagues silhouettes interchangeables (Tom Reagan sera au service de tous et il les trahira tous). L'inévitable femme fatale (Marcia Gay Harden) ne joue pas non plus un rôle majeur. Tout se joue donc dans la forêt, à tel point que la ville, où se déroulent pourtant l'essentiel des scènes, paraît étrangement théâtrale, presque fausse, comme dans Peggy sue got married (Coppola, 1986) ou Eyes wide shut (Kubrick, 1999). Ce n'est pas la moindre des qualités du film que de n'être pas ce qu'il prétend être pourtant de manière très ostensible: à la logique du film noir, les Coen ont substitué celle d'un rêve de film noir, un rêve fait peut-être par le personnage principal. La même logique sera à l'oeuvre dans le cinéma de Lynch: Lost Highway (1997) ou Mulholland drive (2001) ne sont pas autre chose que des rêves de films noirs, qui s'emparent de l'aura d'un genre pour la déplacer vers d'étranges théâtres où se meuvent des créatures déjà mortes.

Depuis Miller's crossing, les frères Coen sont régulièrement revenus vers le film noir, avec plus ou moins de réussite: de The Barber (2001), il ne reste pas grand chose d'autre que le souvenir d'un beau noir et blanc. De No country for old men (2007), il reste en revanche un peu plus: le plan d'un mexicain mort sous un arbre, comme endormi, la déambulation d'un tueur fou (incarné Javier Bardem) dans le couloir d'un motel. Indiscutablement, et No country for old men le prouve, les Coen excellent toujours dans la création de personnages forts, mais leur cinéma s'est nimbé d'une mélancolie qui peut paraître affectée, ce dont témoignent notamment les méditations pénibles de Jeff Bridges dans le récent True Grit (2011). Leur cinéma a perdu le contact avec la forêt et revoir Miller's crossing procure aujourd'hui une étrange sensation. On se dit, non sans nostalgie, que la forêt était belle, très belle.

(1) En 1991, Les Cahiers du cinéma classent Miller's crossing et Barton Fink parmi les trois meilleurs de l'année, juste derrière Van Gogh de Pialat.

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