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Journal d'un spectateur


Blindée (Frances Ha de Noah Baumbach)

Publié par jsma sur 7 Juillet 2013, 20:58pm

Catégories : #noah baumbach, #ben stiller

Blindée (Frances Ha de Noah Baumbach)

Avec Greenberg (2010) Noah Baumbach avait offert à Ben Stiller un rôle majeur, qui le sortait du registre burlesque sur lequel l'acteur avait construit sa carrière depuis le succès de Disjoncté (écrit par Stiller et produit par Judd Apatow). Malgré quelques grands moments comiques (notamment une scène de fête dont on va reparler), c'en était presque fini du Ben Stiller show : celui qui avait été le plus grand clown du cinéma américain des années 2000 (il suffit de le revoir dans les deux films de Shawn Levy pour s'en convaincre) n'était plus que Roger Greenberg, un quadra bourré de phobies et de tocs, qui n'avait rien d'autre à faire que soigner sa dépression dans la maison de son frère, à Los Angeles. On le voyait donc arriver au début du film dans la maison, s'efforcer de nager dans la piscine, régler quelques comptes avec un vieil ami musicien, et faire connaissance avec Florence (Greta Gerwig), l'assistante de la famille Greenberg, avec laquelle il entretient une liaison assez désastreuse.

Là où un réalisateur paresseux aurait demandé à Stiller de tout jouer sur le mode burlesque, Baumbach avait su neutraliser le potentiel comique de l'acteur pour ne le faire jaillir qu'à la fin, dans une scène de fête mémorable où Roger Greenberg prenait son téléphone pour dire à un ami qu'une fête de post-ados avait lieu chez lui. Dans cette scène brillante, on voyait que le clown de Mary à tout prix avait vieilli: il disait aux jeunes fêtards à quel point il les trouvait "durs", "effrayants", "blindés" ("unsensitive"). Une jeune fille, visiblement charmée par le Stiller show lui disait alors: "You're funny". Le rire, pourtant, était noir. On allait bientôt découvrir, dans l'hilarité générale, un cadavre d'animal dans la piscine. Et voir, sur la musique de Melody Nelson, le visage de Stiller, figé, rongé par l'ombre. C'était une drôle de scène, mais ce n'était pas, à proprement parler, une scène drôle. Quelques minutes plus tard, Greenberg allait laisser à Florence un message confus, une longue confession de fin de soirée dans laquelle il parle à la fois de Charlie Sheen dans Wall street et de lui, d'elle. "Hurt people hurt people" lui dit-il. Phrase idiote: les gens blessés font du mal aux autres. Le film s'achevait ensuite dans une tonalité incertaine: difficile de dire si un couple allait se former. Peut-être.

Dans Frances Ha, plus personne ne fait de mal à personne: dans le spectacle de danse qu'elle présente à la fin, Frances (Greta Gerwig encore) retrouve tous les personnages du film, elle cherche du regard son amie Sophie (Mickey Summer), qui est, à cet instant, la personne la plus importante à ses yeux. Frances Ha est une histoire d'amitié où personne ne fait de mal à personne. En ce sens, le film donne raison au discours de Ben Stiller sur la jeunesse de L.A à la fin de Greenberg: tout le monde est parfaitement "blindé". Et donc "incasable" ("undatable"), inapte à la vie à deux, parce qu'incapable d'aimer. Le seul couple qui se forme dans le film, celui de Sophie et Patch, ne peut qu'envoyer depuis un blog les photos de son bonheur artificiel: défilent gratte-ciels et boîtes de nuit à Tokyo, comme dans Lost in translation. Le film fait d'ailleurs souvent penser à Sofia Coppola, le côté très girly des dialogues du début fait même craindre un nouveau Bling Ring en noir et blanc, en plus élégant, en plus stylé.

A quoi tient alors le charme de Frances Ha?

Il tient d'abord au fait que Baumbach sait parfaitement qu' il ne raconte pas grand chose, mais il le raconte presque parfaitement. Comme Louise (Pascale Ogier) dans Les Nuits de la pleine Lune de Rohmer, Frances cherche un lieu où vivre. Elle se déplace d'appartement en appartement, court beaucoup, prend l'avion deux fois (elle passe quelques jours chez ses parents à Sacramento, un court week-end à Paris) mais rien n'a le temps de durer et tout le film progresse dans une sorte de fluidité qu'on peut juger superficielle mais qui exprime parfaitement ce moment d'une vie, qu'on appelle peut-être la jeunesse, où tout est encore libre, où le retour au point de départ (la chambre d'étudiante) est encore possible. Dans Les Nuits de la pleine Lune, ce n'est qu'à la fin, après avoir beaucoup dansé, que Louise, jeune fille moderne, verse des larmes. Il n'y a pas de larmes dans Frances Ha mais l'émotion vient, comme dans Greenberg, des moments où le film montre qu'il n'est pas seulement un bel objet moderne et superficiel. Il y a par exemple ce moment où Frances se réveille dans l'appartement parisien qu'elle occupe le temps d'un week-end : l'appartement en question se trouve rue de Vaugirard, il fait lointainement penser à celui de La Maman et la putain. Mais les amants d'Eustache sont morts, on ne fait plus l'amour, il n'y a plus qu'à dormir. Personne ne fera plus jamais de mal à personne.

Un avenir professionnel se dessine pour Frances dans la dernière partie du film, elle vient de créer un spectacle de danse prometteur mais le nouvel appartement qu'elle occupe semble un peu vide, un peu triste. Cette tristesse, Baumbach a pourtant su la tenir à distance pendant 1h30, sachant nous faire voir ce qui manquait à Frances par le portrait des autres personnages, des jeunes gens cultivés et superficiels qui rappellent les premiers films de Desplechin. Dans une séquence où Frances retrouve un appartement qu'elle partage avec deux garçons, l'un d'eux (Michael Zegen) lui demande s'il doit laisser la porte de sa chambre ouverte, au cas où elle voudrait vomir ou pleurer. Voilà l'alternative proposée, dans Frances Ha, au romantisme de La Maman et la putain. Les longues tirades lyriques de Jean-Pierre Léaud sont devenues des conversations de filles: on n'a plus rien à se dire parce qu'on ne tombe plus amoureux. Parce qu'on est "blindé". Trop occupée à courir dans New York, Frances n'a même pas eu le temps de pleurer.

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