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Journal d'un spectateur


Au bord du lac (retour sur L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie)

Publié par jsma sur 19 Août 2013, 09:13am

Catégories : #notes, #cinéma français, #alain guiraudie, #différentes saisons

Au bord du lac (retour sur L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie)

Il s'agit d'un lac artificiel du département de l'Hérault, au bord de l'A75. Ce lac n'est pas un lieu de rencontre ou de baise; c'est un lieu de baignade, de navigation, occasionnellement de pêche. Les rives sur lesquelles je vais chaque jour sont occupées par une dizaine de personnes, presque toujours les mêmes: elles ont, comme à la plage, des places fixes et des activités immuables: une Anglaise joue au ballon avec sa fille, un père et ses fils font du bateau, le week-end et les jours fériés, vers 18 heures, une dame pose une chaise près du rivage et regarde le soleil se coucher. Pourquoi ma présence au bord de ce lac ravive-t-elle chaque jour le souvenir de L'Inconnu du lac, attestant par là de son empreinte? Pourquoi le film vient-il me saisir encore alors que je ne l'ai pas spontanément aimé (voir sur ce blog mon article du 4 juin)? Pourquoi le lac devient-il de plus en plus imaginaire à mesure que je le regarde et finit-il par se confondre avec d'autres souvenirs de cinéma?

1) "J'aime pas peindre l'eau, c'est trop fluide, le reflet est équivoque", disait Jacques Dutronc dans Van Gogh (Pialat, 1991). Cela n'empêchait pas Pialat de filmer l'Oise: dans plusieurs séquences de promenade au bord de l'eau, on voit fleuve en arrière-plan, ses teintes et ses reflets donnent la sensation de l'été. Mais l'enjeu de ces scènes n'est pas le fleuve, il s'agit plutôt de retenir la splendeur d'un été, du dernier été de Van Gogh à Auvers-sur-Oise. C'est peut-être ce qui donne au film sa tonalité si douloureuse: tandis que Van Gogh tombe après s'être tiré une balle dans le ventre, les eaux vertes de l'Oise continuent de couler mollement en arrière-plan, l'été est toujours aussi beau.

2) Peu de films ont su me faire éprouver le caractère tragique de l'été: l'été est une saison qui nous ronge parce qu'elle est, de toutes les saisons, celle où l'on éprouve le plus directement la sensation de son corps ("J'adore me foutre à poil à la campagne" dit le personnage de la prostituée joué par Elsa Zylberstein dans Van Gogh), et celle où l'on sent le plus douloureusement que ce corps retrouvé, disponible ne durera pas. Aux amants de L'Inconnu du lac, l'été ne promet qu'une éternité trompeuse, qu'ils croient saisir dans la jouissance : autour d'eux, pourtant, la lumière du lac décline. Cette surface toujours changeante du lac, claire et irisée en milieu d'après-midi, épaisse et huileuse en fin de journée, et presque mate lorsque vient le soir, est l'image même d'une éternité inaccessible. Pour reprendre la belle formule de Bachelard à propos d'Edgar Poe (dans L'Eau et les rêves), l'eau "offre une tombe quotidienne à tout ce qui, chaque jour, meurt en nous."

3) Vieux thème romantique du lac. Dans ses Méditations poétiques, Lamartine demandait au lac de conserver la mémoire de son bonheur: "Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, / Que les parfums légers de ton air embaumé, /Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire, /Tout dise : Ils ont aimé !" Pathétique appel, qui ne résonne plus dans L'Inconnu du lac. Tout se passe au contraire comme si les bords du lac, de plus en plus noirs et inquiétants à mesure que l'été décline, avaient produit les ombres que l'on voit à la fin du film: des ombres qui veulent encore jouir dans un décor qui est devenu leur tombeau. La nuit du lac va les boire, les avaler, les engloutir. De surface, le lac est devenu substance.

Un après-midi, une femme qui nageait près de moi est venue me demander si je connaissais la "configuration" du lac, je l'ignorais évidemment. A certains endroits, je sentais des trous d'une profondeur insondable, à d'autres, l'eau était plus claire et je pouvais voir les végétaux au fond du lac. Ma connaissance du lac devait rester, tout au long de ces journées, purement empirique parce que je nageais dans une substance faite de souvenirs, d'impressions plus ou moins précises et vivaces. Il est difficile, maintenant que j'écris, d'en dire la force. Il faudrait, pour cela, retrouver la puissance de la fin de Summertime de Janis Joplin, de ce moment où elle chante: "No, no, no no, no no, no...Don't you cry - cry."

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