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Journal d'un spectateur


Twilight Zone (notes sur Alphaville de Jean-Luc Godard)

Publié par jsma sur 26 Février 2013, 14:15pm

Catégories : #godard, #truffaut, #notes, #pauline kael, #twilight zone

Twilight Zone (notes sur Alphaville de Jean-Luc Godard)
 

Alphaville est un film que l'on peut résumer en une phrase: un détective, Lemmy Caution (Eddie Constantine) arrive dans une ville du futur (Alphaville) pour détruire Leonard von Braun (Howard Vernon), le créateur d'un ordinateur qui contrôle les affects des citoyens. L'histoire, apparemment très simple, évoque à la fois le film noir et la S.F populaire, notamment celle de Richard Matheson, qui écrivait au début des années 60 des épisodes de la série Twilight Zone. Au début de chaque épisode, on pouvait entendre l'invitation suivante: « Laissez-vous transporter dans une autre dimension, une dimension faite non seulement de paysages et de sons, mais aussi d'esprit. Un voyage dans une contrée sans fin, dont les frontières sont votre imagination. Un voyage au bout des ténèbres où il n'y a qu'une destination : la Quatrième Dimension ».

Dans Alphaville, Godard ne prend pas la peine de nous prévenir: l'effet Twilight Zone est immédiat dès les premières secondes: une lampe clignote en gros plan, une voix éraillée - celle de l'ordinateur Alpha 60 - dit ensuite: "Il arrive que la réalité soit trop complexe pour la transmission orale. La légende la recrée sous une forme qui lui permet de courir le monde." Cette belle phrase se pose sur des images de HLM. Le héros, Lemmy Caution, apparaît ensuite, dans une pose typique de détective de film noir: au volant d'une voiture à l'arrêt, il allume une cigarette (la lueur du briquet fait apparaître le visage d'Eddie Constantine) et range un pistolet dans son manteau. Musique de Paul Misraki: quelques notes, que Godard va faire résonner dans presque toutes les séquences.

On voit ensuite la ville, encore: un plan d'ensemble montre un train traversant Alphaville dans la nuit. Puis, on revient à la voiture de Lemmy Caution. Voix off: "Il était 24h17, heure océanique, quand j'arrivais dans les faubourgs d'Alphaville". Pour créer un faux effet de réel, un panneau indique le lieu où nous sommes: il s'agit bien d'une ville nommée Alphaville. Sous ce toponyme figurent les mots "silence", "logique", "sécurité", "prudence": étranges slogans qui rappellent ceux de 1984. Lemmy Caution entre dans un hôtel: son journal, Figaro-Pravda, lui a réservé une chambre. C'est la 344. Il monte dans un ascenseur. Musique de Misraki (encore). Une jolie blonde l'accompagne ensuite dans un long couloir pour le conduire jusqu'à sa chambre. Elle n'arrête pas de lui dire "Monsieur": "vous êtes fatigué, Monsieur?", "je vais vous aider, Monsieur", "c'est là, Monsieur". Godard déploie tous les motifs de son film: celui du corridor, que l'on retrouvera dans la géniale séquence de la Maison de la radio, lorsque Caution sera interrogé par l'ordinateur, celui du conditionnement (répétition mécanique et absurde de "Monsieur", comme dans une pièce de Ionesco), celui du clignotement, déjà aperçu dans le premier plan, et cité discrètement par ce plan où Caution, passant devant la fenêtre de sa chambre, voit des enseignes lumineuses s'allumer par intermittence.

La blonde montre à Caution la salle de bains: "Vous allez prendre un bain, Monsieur?". "Oui, répond Caution, j'ai besoin de réfléchir". Un homme coiffé d'un chapeau surgit brutalement de la salle de bains, passe à travers les portes de la chambre avant d'être abattu par Caution. Godard ne croit pas à la Twilight Zone, il s'en éloigne dans cette séquence burlesque où Eddie Constantine expédie l'invité indésirable avec un flegme qui fera plus le tard le génie de Roger Moore dans James Bond.

Silence, logique, sécurité, prudence: c'est par ces mots que se définit Alphaville. Les sept premières minutes du film n'obéissent pourtant pas à ce programme très sage: à l'intérieur d'un univers SF réduit à des clignotements (là est le génie de Godard: suggérer le futur par quelques effets de lumière), un faux personnage de film noir (Eddie Constantine, détective fatigué) gifle une blonde idiote et abat un homme sorti de nulle-part. Aucun silence dans ces sept minutes (beaucoup de musique, au contraire), peu de logique (d'où vient l'homme au chapeau?) et un certain inconfort: il est impossible d'inscrire le film dans un genre précis. Des personnages de bande-dessinée jouent le rôle des méchants (le professeur von Braun, génialement incarné par Howard Vernon), les méchants sont des personnages de toons (Heckle et Jeckle): la Twilight zone de Godard prend la forme d'une grande auberge espagnole. Là réside l'étrangeté de l'aventure de Lemmy Caution: son odyssée réécrit un vieux mythe (un homme va rechercher une femme perdue dans les limbes, il lui demande de ne pas se retourner au moment où il l'emmène) en l'inscrivant dans une culture pop foisonnante. Le plaisir immense que procure aujourd'hui encore le film vient de ce foisonnement, que Godard porte jusqu'à la saturation (car il faudrait faire l'inventaire de tout ce qui est cité dans Alphaville).

Le côté Twilight zone s'estompe à la fin lorsqu'Anna Karina lit Capitale de la douleur. Dans une chambre, une histoire d'amour commence: on est dans un très beau film français. Eluard a éclipsé Matheson. Le film a fait tout ce chemin pour en arriver là: raconter une histoire d'amour, revenir au lyrisme de Pierrot le fou.

En 1984, Pauline Kael écrit un beau texte sur Prénom Carmen, film désenchanté où elle remarque que "les acteurs n'ont plus aucun impact visuel": la caméra de Godard, ajoute-t-elle, "les dévisage d'un oeil étranger et apathique" (1). Isabelle Adjani, qui devait jouer le rôle de Carmen, quitte le tournage, désorientée. Sa remplaçante, Maruschka Detmers n'inspire pas davantage Godard, qui préfère écouter Beethoven. Au même moment (en 1983), Truffaut place cette belle réplique à la fin de Vivement dimanche!: "Tout ce que j'ai fait, c'était pour les femmes, parce que j'aime les regarder, les toucher, les respirer, jouir d'elles et les faire jouir." Alors que Godard joue les vieux cinéastes désabusés (posture qu'il n'abandonnera plus), Truffaut retrouve dans son dernier film le lyrisme sublime de La Sirène du Mississippi. Pauline Kael écrit encore de Godard: "Les femmes de ses films des années 60 l'ont effectivement rendu fou, et c'est précisément ce qui conférait à ses oeuvres leur entrain lyrique. Pierrot le fou, son véritable Carmen, dégageait une telle charge masochiste que le héros s'est enturbanné de dynamite avant de se faire sauter." Se faire sauter la tête, voilà ce que fait l'avocat Clément (Philippe Laudenbach) à la fin de Vivement dimanche! Le cinéma de Godard, dans un mouvement inverse, s'éloigne des femmes, de la beauté et de la jeunesse ("Quelle bande d'ordures, ces jeunes!" dit-il en personne dans Prénom Carmen) : si loin de Natacha von Braun - et d'Anna Karina, qu'il retrouve avec une froideur terrible, dans un Bains de minuit de Thierry Ardisson, en 1987-Godard est devenu le professeur von Braun.

(1) Pauline Kael, Chroniques européennes, éditions Sonatine, 2010.

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