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Journal d'un spectateur


Sérénité (Promised Land de Gus Van Sant)

Publié par jsma sur 22 Avril 2013, 14:04pm

Catégories : #gus van sant

Sérénité (Promised Land de Gus Van Sant)

Après le très consensuel Harvey Milk (2009) et le fade Restless (2011), on pouvait non seulement se demander ce qu'allait devenir Gus Van Sant, mais on commençait aussi à douter rétrospectivement de la qualité des films qu'il avait signés dans les années 2000 et qui forment aujourd'hui ce qu'on appelle son cycle expérimental (Gerry, Elephant, Last days et Paranoïd Park). Il aura suffi d'une palme d'or (celle d'Elephant en 2003) pour que l'artisan de Portland devienne en France le cinéaste américain le plus aimé des années 2000. Par un logique retour de bâton, son retour à des formes plus classiques, annoncé avec Harvey Milk, n'a pas manqué de susciter une certaine déception chez ceux qui croyaient que GVS allait continuer à filmer ses personnages de dos et à concevoir autour d'eux des paysages sonores. Très classique dans sa forme, Promised Land est pourtant l'un de ses plus beaux films.

La première très bonne nouvelle de Promised Land est que l'artiste GVS a su redevenir un artisan au service d'un projet. Ce projet n'est d'ailleurs pas le sien: on sait que le film, écrit par les acteurs John Krasinski et Matt Damon, devait être initialement réalisé par ce dernier. On sait aussi que le tournage en Pennsylvanie a été très bref (une trentaine de jours seulement). Cet effacement de l'auteur et cette concision dans la réalisation sont les premières qualités du film: on peut l'accueillir indépendamment de tout ce qui précède, avec la fraîcheur de regard qui était la nôtre au moment de Drugstore Cowboy (1989) ou de My own private Idaho (1991).

Deuxième bonne nouvelle; le film échappe au schématisme d'un scénario pourtant plombant. En quelques mots, il s'agit d'une fable opposant deux systèmes: le premier est représenté par Steve Buttler (Matt Damon), VRP au service d'une multinationale (Global) exploitant des gisements de gaz de schiste dans les campagnes; le second est incarné par Dustin Noble (John Krasinski), un militant écolo qui veut éveiller les consciences citoyennes en rappelant les risques sanitaires liés à l'exploitation du gaz. Quand on songe aux écueils potentiels d'un récit aussi classique, on se dit que le film les évite avec une intelligence souveraine: en réduisant par exemple les scènes d'affrontement direct (il y en a très peu), en faisant du militant écolo un personnage aussi roublard et habile dans la communication politique que son adversaire libéral. On le voit par exemple chanter Dancing in the dark de Springsteen dans le pub local après avoir tenu un beau discours citoyen (scène très drôle, digne d'un épisode des Simpson), ou présenter un scénario digne de l'apocalypse aux enfants d'une école, sous le regard dubitatif de leur professeur. En somme, celui qui est censé être dans le camp de la vertu use des mêmes procédés de séduction que son rival: il n'y a donc pas de véritable ligne de partage entre les deux camps. Dans les deux cas, il s'agit de vendre quelque chose à une communauté peu informée, tout en lui faisant croire qu'elle a les cartes en main, qu'elle est libre de choisir son destin. On a rarement vu une telle finesse d'approche dans les films récents traitant de questions politiques, si ce n'est peut-être dans No de Pablo Larrain.

Troisième bonne nouvelle: l'effacement apparent de l'auteur GVS dans Promised Land n'est que relatif. Dans les années 2000, il avait regardé des lieux typiques de l'imaginaire américain (le désert dans Gerry, le lycée dans Elephant, la demeure gothique dans Last days, le parc de skatteurs dans Paranoïd park) pour les retrouver sous la forme du mythe: c'était l'histoire de Thèbes dans Gerry, le labyrinthe d'Elephant, la vie du Christ dans Last days. Déconnectés du mythe américain, peu héroïques, voire lâches (Alex dans Paranoid park), ses personnages survivaient à travers de vieilles fables et semblaient toujours sur le point de disparaître. Sur l'horizon de cette disparition programmée de toute figure héroïque, le cinéma américain des années 2000 a écrit ses plus belles pages, de Donnie Darko (Richard Kelly, 2001) à Gran Torino (Clint Eastwood, 2009). Au début du très beau film de Richard Kelly, on voyait Donnie (Jack Gyllenhaal) allongé au milieu d'une route, à côté de son vélo renversé: il se réveillait lentement, regardait le jour se lever et enfourchait son vélo pour rentrer chez lui. En quelques vignettes, le prologue du film convoquait tout le folklore de l'Americana: un panneau annonçant la fête d'Halloween, une banlieue pavillonnaire avec ses maisons blanches aux pelouses fraîchement tondues, une famille unie, dont chaque membre était saisi dans une activité typique (la mère lisant un roman sur une chaise longue, la petite fille faisant du trampoline dans le jardin, le père balayant les feuilles). Mais sur le frigo de la cuisine se trouvait un étrange post-it sur lequel on pouvait lire "Where is Donnie?". Où était le héros de cette histoire? Adolescent perturbé, hanté par les apparitions d'un étrange lapin noir lui annonçant la fin du monde, Donnie devait se raconter une histoire (la fin du monde) pour sauver sa famille. La place impossible du héros ("Where is Donnie?") était celle du mort, il n'y en avait jamais eu d'autre pour Donnie.

Ce détour par Donnie Darko permet peut-être de dire pourquoi Promised Land est un film au contraire si serein et si clair : les personnages de GVS ne sont plus déconnectés, ils ne veulent plus disparaître, ils semblent au contraire chercher une modeste place dans le monde. Le film s'achève sur un modus vivendi: le faux militant écolo quitte la scène, la collègue de Buttler (Frances McDormand) remonte dans sa voiture pour le laisser parmi les fermiers d'Avonmore, dans une Amérique rurale et bienveillante. "I'm not a bad guy" dira-t-il presque triomphalement.

Au début du film pourtant, Buttler était loin d'exprimer la même sérénité, son visage apparaissait brouillé, déformé dans l'eau d'un lavabo. Impossible pour lui d'apercevoir un reflet dans lequel s'accepter: c'était la même eau mauvaise qui coulait dans la rivière de Last days, ou dans la douche faussement purificatrice de Paranoïd park. Dans une autre scène, plus contemplative, Alice, l'institutrice dont Buttler est tombé amoureux (Rosemarie DeWitt) lui explique pourquoi elle n'a jamais pu quitter Avonmore. Devant eux coule l'eau dormante d'un étang et au delà s'étend un territoire immense, presque comparable à un décor de western, une vieille "terre promise". Sérénité d'un paysage que Buttler accepte de regarder comme tel, dans lequel il se repose. La terre n'est plus un objet de transaction (l'enjeu des gisements de gaz a disparu) mais un lieu où peut se construire le destin du personnage qui refuse simplement d'être un bad guy. Il n'y a plus d'angoisse à la fin de Promised Land. Vue du ciel, par un dernier plan aérien, la petite ville d'Avonmore ne représente pas grand chose. Mais le ciel est tellement clair.

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