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Encore une chanson (La Mule)

Encore une chanson (La Mule)

Crépusculaire, testamentaire : depuis Million dollar baby (2004), on n'a cessé – en France surtout – d'enterrer le vieux Clint et d'écrire à sa place son testament, cherchant dans chaque nouveau film la signature finale, le bruit de la pierre tombale qui se referme, le dernier souffle. Hypothèse : Clint en a eu tellement marre qu'il a cessé d'apparaître dans ses propres films, cherchant dans les héros banals et un peu ingrats de notre époque des légendes de moins en moins crépusculaires. Le « Miracle sur l'Hudson » (Sully) et la « voix » confusément entendue par Spencer Stone, le héros du 15h17, ont introduit dans les deux derniers films le discours du mystique, une clarté est venue percer l'horizon du crépuscule. En remontant un peu plus loin, à la petite douzaine de films qui se sont succédé depuis Million dollar baby, on s'aperçoit que cette lumière se trouvait dans l'un des films les plus mésestimés de la dernière décennie eastwoodienne (Au-delà, 2010) et qu'elle brillait aussi, sous une forme plus profane, à la fin de Jersey Boys (2014) lorsque Frankie Valli et ses Four Seasons, sur le point d'être honorés au Rock and Roll Hall of Fame, se souviennent du réverbère sous lequel ils inventèrent Sherry.

 

 

Avec La Mule, Clint acteur aurait pu revenir à la manière d'un crépuscule puissance dix, une sorte d'hyper-crépuscule : tout l'y prédisposait, à commencer par le personnage qu'il incarne, un vétéran du Vietnam, Earl Stone, horticulteur de profession devenu passeur de drogue par manque d'argent. Il y aurait beaucoup à dire sur la façon dont ce personnage rouvre la légende de l'acteur et ajoute un nouveau chapitre à l'histoire de sa ruine, depuis longtemps racontée. Sauf que tout ce poids légendaire n'a plus beaucoup d'importance dans La Mule, film assez difficile à situer dans l'oeuvre récente d'Eastwood : il faut peut-être remonter à Bronco Billy (1980) ou au Canardeur de Cimino (1973) pour retrouver l'esprit de ce road movie sentimental un peu suranné, dont l'écriture a la simplicité d'une ballade country. L'histoire du cartel est bâclée : les dealers se réduisent à des métonymies (accents mexicains, chaînes autour du cou, piscine du big boss) et les missions d'Earl Stone à des enveloppes de billets glissées dans la boîte à gants de son pick-up. On sent que Clint n'a plus de temps à perdre avec cette histoire-là – et pas davantage avec la société américaine dont La Mule est pourtant une métaphore assez juste : sur le racisme et l'uberisation, le film montre plus d'acuité que les trois quarts de la production américaine. Mais le plus important n'est pas là, ce qui compte pour Earl Stone, c'est de pouvoir encore flâner sur les routes : La Mule ne doit, je crois, son existence qu'à ce plaisir de la promenade en voiture, toujours accompagné de quelques bonnes chansons – des standards de Dean Martin et de Hank Snow.

 

Si le crépuscule apparaît finalement au bout de la route, ce n'est pas celui de Earl. Toute la nostalgie eastwoodienne est ici dédiée aux femmes, et notamment à Diane Wiest, plus ou moins oubliée par le cinéma depuis le milieu des années 90 : retrouver son regard, sa douceur – exactement la même que dans Edward aux mains d'argent – est un plaisir. Lors de la scène des retrouvailles entre Earl et Mary, le pathos du dernier moment tient pourtant plus dans le regard de Clint que dans celui de Diane West : ce regard est le même que celui de l'entraîneur de Million Dollar baby, autre film où Clint accompagnait une mourante. Cette tombe qui s'ouvre encore une fois sous ses yeux nous situe au cœur de chanson eastwoodienne, dont les thèmes sont ici magnifiquement tressés, avec un art simple, dont la simplicité s'est perdue dans le cinéma américain. Comme dans Million dollar baby, le personnage incarné par Clint se trouve confronté à un choix moral : après avoir enterré Mary, Earl va plaider coupable pour le trafic de drogue auquel il a participé, payant surtout sa dette pour tout le temps qu'il n'a pas accordé à ses proches. Là réside l'humanisme d'un cinéaste qui croit sincèrement à un monde de valeurs et n'a jamais pu supporter la bonne conscience démocrate (il laissé cela à Spielberg). Eastwood n'a jamais été un idéaliste, ses films se sont toujours tenu sur la ligne des hommes tels qu'ils sont, d'où les grands malentendus qu'ils n'ont jamais tout à fait cessé de susciter en France. Peu importe cependant qu'il n'ait pas voté pour Hilary Clinton aux dernières élections présidentielles, car il est le dernier cinéaste américain à documenter l'Amérique moyenne (celle du sniper ou des héros du 15h17), il est le seul à avoir dressé le portrait du peuple qui a voté pour Trump (à l'opposé de l'idéalisation naïve et un brin opportuniste de Spielberg dans Pentagone Papers), il est le dernier, aussi, à envisager encore son pays comme une nation.

 

Dans La Mule, la ruine de Clint coïncide avec le déclin de cette nation qu'il n'a jamais cessé, au fond, de célébrer à sa manière, c'est-à-dire en ayant toujours le crépuscule pour horizon, mais en regardant aussi ce qui le perce. Sully a été de ce point de vue un film exemplaire : un peu mystique mais aussi très technique, américain dans l'âme mais pas du tout patriote. Voilà ce qui fait la beauté de la chanson eastwoodienne, qui est aussi celle des cendres dispersées sur le pont de Madison, ou de l'étrange poème qui se joue entre dans les champs à la fin d'Un monde parfait. Si La Mule touche à ce point, c'est parce que le film rejoue le thème eastwoodien dans ce qu'il a de plus sentimental, comme une ode oubliée et charmante, un écho lointain du temps où Clint, accompagné de Sondra Locke, faisait vivre le petit spectacle itinérant de Bronco Billy. Earl Stone est un vestige de ce temps-là : il ne sait pas envoyer de sms, il emploie encore le mot « negro », ce n'est pas un homme de 2019. Les kilomètres qu'il parcourt résument en un film tous les voyages eastwoodiens : celui, mélancolique, de Bronco Billy, celui, sentimental, de Madison, celui, douloureux, d'American Sniper, tout est inscrit dans la figure d'Earl Stone mais par elle ne s'opère pas la synthèse finale, le voyage se poursuit. Et ce voyage n'est pas contemplatif, il a, comme souvent chez Eastwood, un but concret : sauver une maison menacée de saisie et recoller les morceaux avec une femme autrefois aimée, c'est tout ce qui compte dans La Mule, mais ce tout est considérable.

 

Dans son pick up, Earl chante Dean Martin (Ain't that a kick in the head), mais Neil Young aurait pu tout aussi bien convenir. Dans le Dictionnaire du rock, Michel Houellebecq, en parlant de Neil Young, écrivait sans le savoir la vraie légende eastwoodienne – celle qui fait de Clint le plus grand cinéaste américain vivant. Elle tient à ces mots simples : « Les chansons de Neil Young sont faites pour ceux qui sont souvent malheureux, solitaires, qui frôlent les portes du désespoir et qui continuent, cependant, de croire que le bonheur est possible. Pour ceux qui ne sont pas toujours heureux en amour, mais qui sont toujours amoureux de nouveau. Qui connaissent la tentation du cynisme, sans être capables d’y céder trop longtemps. Qui peuvent pleurer de rage à la mort d’un ami et qui se demandent réellement si Jésus-Christ peut venir les sauver. Qui continuent, en toute bonne foi, à penser que l’on peut vivre heureux sur la terre. »

 

La Mule de Clint Eastwood est en salles depuis le 23 janvier.

Encore une chanson (La Mule)