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Brise Glass

Brise Glass

S'il avait pris de plus grands risques commerciaux, Shyamalan aurait pu faire de Glass une sorte de Vol au dessus d'un nid de coucou des années 2010, avec Bruce Willis dans le rôle de Jack Nicholson et Sarah Paulson dans celui de Louise Fletcher. Au milieu des années 70, le film de Forman faisait l'éloge de la folie dans une terre d'adoption (les Etats-Unis) qui s'avérait être aussi répressive que la Tchécoslovaquie que le cinéaste venait de quitter : « À quel moment un individu cesse-t-il d’être un héros et devient-il un fou ? » se demandait Forman à travers le parcours de McMurphy (Nicholson) de la révolte à la lobotomie. Ajoutons super à héros et on obtient le scénario de Glass – à cette différence près que l'hôpital psychiatrique ne fonctionne plus ici comme une métaphore sociale, mais tout simplement comme un cadre thérapeutique pour superhéros en crise. L'idée est intéressante mais on comprend assez vite, au fil des sketchs de James McAvoy (qui déplie toutes les personnalités cachées de Split, soit une bonne vingtaine de personnages), que cet hôpital n'est la métaphore de rien, qu'il représente surtout un moyen bien commode de raccorder Glass à ce qu'on appelle désormais « la trilogie » et d'inverser – assez bêtement, il faut bien le dire – l'argument de la croyance sur lequel se fondait la fable d'Incassable. Là où David Dunn comprenait dans le film de 2001 qu'il devait assumer un destin héroïque ("So many sacrifice just to find you"), tout l'objectif de la thérapie de Glass est de nier cette vocation par la rationalité : pour le docteur Ellie Stapple (Sarah Paulson, toujours aussi médiocre), David Dunn serait juste un mégalomane, tout comme son antagoniste, Mr Glass, que Samuel L. Jackson incarne sans aucune nuance, en arborant en permanence un petit air malin et mystérieux. Quant à Kevin Wendell Crumb (Mc Avoy), on se demande ce qu'il fait dans cet asile et comment une psy peut nourrir le moindre espoir de guérison avec un patient aussi mentalement dérangé, qui n'arrive même plus à contrôler les pulsions de « La Bête », laquelle rugit à intervalles réguliers, un peu comme Hulk en phase de métamorphose.

 

Comme nous sommes dans un film de Shyamalan, la thérapie ne peut pas fonctionner car elle marquerait la fin de toute forme de croyance. Glass ne va ainsi jamais cesser de faire bouger le curseur entre les surhommes et les fous, nous faisant croire par moments qu'il casse la mécanique classique du film de superhéros alors qu'il saute à pieds joints dans la « philosophie » des derniers DC Comics : les superhéros sont des parias, la société n'en veut plus mais elle ne sait pas comment s'en débarrasser, c'était déjà le thème de The Dark Knight (2007) de Nolan, thème que Zack Snyder a aussi abordé dans Watchmen (2009), peut-être le meilleur film qui a été fait à ce jour sur la déchéance du superhéros. La pseudo-critique de Glass arrive donc un peu tard, tout comme son éloge de la croyance, vieille antienne shyamalanienne réactivée dans un finale pas très inspiré, qui prend acte, en 2019, de la viralité des images qui font le buzz sur la toile.

 

Elijah Price (Samuel L. Jackson) dans Glass (2019) et Incassable (2001)
Elijah Price (Samuel L. Jackson) dans Glass (2019) et Incassable (2001)

Elijah Price (Samuel L. Jackson) dans Glass (2019) et Incassable (2001)

Alors pourquoi aller voir Glass ? Certes, il y a toujours chez Shyamalan un sens graphique de la mise en scène supérieur à la moyenne, il y a aussi chez lui une obsession des reflets et des glaces, mais contrairement à Split ou à The Visit, on n'a plus le temps de lire dans sa mise en scène car le film est bavard, assommant, presque insupportable intellectuellement. Dans l'affrontement final, les personnage s'expriment avec un sérieux et une solennité qui évoque le côté crépusculaire lourdingue des derniers DC Comics. Qu'ont-ils à nous dire ? Après un flash back malheureux sur le train d'Incassable qui est censé refaire toute l'histoire de Kevin Wendell Crumb (mauvais procédé de feuilleton par lequel Shyamalan justifie la place de McAvoy dans le film), Mr Glass explique que toute l'histoire de ce troisième volet est celle « des origines », thème usé jusqu'à la corde par les films de superhéros des années 2000, qui nous ont raconté l'enfance compliquée de Batman, les tourments de Thor, les problèmes oedipiens de Peter Parker. Petite idée de malin : la tour que l'on voit à l'horizon dans le décor – et qui se désigne naturellement comme le lieu de l'affrontement final – ne sera pas détruite, c'est la petite blague de Shy, sa façon, pas très subtile, de se moquer de Disney/Marvel.

 

Après le combat final, l'épilogue révèle la face cachée de la psy et éclaire le véritable objectif de sa thérapie : cacher à la société l'existence des superhéros, qui sera malgré tout révélée grâce à une manipulation informatique de Mr Glass – décidément bien malin. Dès lors, peu importe que nos trois héros restent sur le carreau (ou que Shymalan en fasse le deuil, si l'on adopte un point de vue un peu lyrique) car l'essentiel, comme toujours chez Shyamalan, c'est la croyance. Il y a dans Glass comme dans tous ses autres films une chaîne causale qui illustre une vision profondément harmonieuse et cohérente de l'univers : si le psy joué par Bruce Willis meurt dans Le Sixième sens, c'est pour jouer les fantômes bienveillants et sauver un petit garçon angoissé qui « voit des morts ». Si la femme du pasteur Graham Hess est morte dans Signs, c'est pour prononcer, dans son dernier souffle, la phrase qui sauvera sa famille lors d'une invasion extraterrestre. Cas plus étonnant et trouble : si la Casey de Split a été violée dans son enfance, c'est pour être reconnue et choisie par la Bête qui lui dit dans sa geôle que les gens « cassés » sont plus forts (gimmick repris une bonne douzaine de fois dans les dialogues de Glass). Le problème de cette chaîne causale est qu'elle ressemble la plupart du temps chez Shyamalan à une montagne accouchant d'une souris, et c'est plus que jamais le cas dans Glass, où l'expérience du dr Stapple – et la durée  démesurée que le film lui accorde en pure perte : environ 1h40 sur 2h10 – n'a pas d'autre fonction que de préserver la croyance. Les héros sont morts pour renaître sur nos smartphones comme les messies d'un monde surhumain auquel nous sommes priés de croire. On craint que Shymalan ne prépare ici le terrain d'une saga sans fin – et que les morts de David Dunn, Mr Glass et Kevin Wendell Crumb ne soient que provisoires. La suite de l'histoire semble alors aussi écrite que celle de Jésus : les messies sont morts, ils ressusciteront.

 

Glass de Shyamalan (2h09) est en salles depuis le 15 janvier.

 

 

Brise Glass