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Tu n'as rien vu à Utoya (Utoya 22 juillet)

Tu n'as rien vu à Utoya (Utoya 22 juillet)

Quinze ans après Elephant de Gus Van Sant (2004) et trois ans après Le Fils de Saul (2015), Utoya 22 juillet est un nouveau cas de film embarqué – genre toujours fécond dont les comités de sélection des festivals ne se lassent pas, surtout quand le film en question est doté d'un plan-séquence de 72 minutes déployant avec une rigueur exemplaire toute la syntaxe immersive : personnages filmé de dos, point de vue quasi unique, convulsions du cadre, son subjectif. C'est donc moins un film qu'un cas qu'il faut examiner avec cet Utoya, cas particulièrement désagréable de cinéma techniquement habile et pétri de bonne conscience (il y a un joli couplet sur les dangers du retour de l'extrême-droite dans le carton final).

 

Il y a trois ans, Le Fils de Saul était déjà caractéristique de ce qui refait surface dans Utoya : dégénérescence absolue d'un cinéma d'art qui frappe de plus en plus fort pour être reconnu et récompensé dans les festivals, embrassant l'horreur à travers un point de vue humaniste en apparence inattaquable : celui d'un petit Sonderkommando d'Auschwtitz obsédé par l'inhumation d'un enfant dans Le Fils de Saul, celui d'une brave fille altruiste qui joue les secouristes au milieu de la tuerie d'Utoya. Dans les deux cas, le Mal est habilement déplacé hors champ : dans Le Fils de Saul, on distingue de vagues silhouettes de nazis lors d'une scène d'exécution sommaire au bord d'une fosse commune. Même principe dans Utoya, qui exonère son réalisateur, Erik Poppe, de tout effort de compréhension du tueur Anders Breivik : c'est une facilité que le plan-séquence de 72 minutes essaie de faire oublier – car il est bien plus facile de faire un plan-séquence que de donner un visage au sniper d'Utoya, d'imaginer pour lui une existence avant l'événement, de raconter ce qu'il a fait dans les jours, les heures et les minutes qui ont précédé le premier tir, de remonter jusqu'au moment où il a eu l'idée de se déguiser en flic pour faire irruption dans ce camp d'été, l'après-midi du 22 juillet 2011. Tout ce travail de méditation autour de la tragédie – qui faisait le prix d'un film comme Elephant – est inexistant dans Utoya. Le film a pour unique projet de nous livrer la catastrophe en temps réel : c'est son seul argument et celui-ci s'appuie sur un plan-séquence (argument toujours vendeur qui permet au moins d'avoir quelque chose à dire du film, on nous a fait récemment le même coup avec un épisode de The Haunting of Hill House de Mike Flanagan). Il n'est pas dit cependant que l'effet produit durant la projection soit conforme à celui qui était visé sur le papier.

 

C'est le paradoxe de ce plan-séquence de 72 minutes : il est censé produire un effet de réel mais plus le film avance, plus il s'apparente à un docu-fiction où des acteurs peu doués auraient été chargés de rejouer le drame d'Utoya comme s'ils étaient dans une version très sévère d'Hunger games. Toutes les scènes attendues sont là : parcours du combattant dans la forêt, mort de plusieurs participants, phases de détresse et d'espérance. C'est du mauvais cinéma de divertissement filtré artistiquement pour séduire dans les festivals - et on comprend l'arnaque bien avant que ne commence le calvaire des victimes d'Anders Breivik. Dès que l'on voit les futures victimes de la tuerie manger des crêpes et échanger des banalités autour de leurs tentes, Utoya se désigne déjà comme un survival bas de gamme, qui n'a rien à faire de ses personnages, ne les dessine pas plus nettement que dans n'importe quel slasher. Quant à la fascinante personnalité de Breivik, mass murderer schizophrène obsédé par la destruction et l'Europe et l'Apocalypse, elle se limite à quelques notes rapides glissées dans le carton final. 

 

Les faits rappelés dans ce carton didactique achèvent d'aplanir tous les petits effets arty d'Utoya et les rendent même insupportables, révoltants, abjects. Devant une telle escroquerie, il faudrait presque revenir au travelling de Kapo et à la théorie de la mise en scène comme vision morale du monde. Le comble du cynisme est atteint dans la séquence finale : un bateau conduit par la sœur de Kaja vient sauver les rescapés du massacre qui se cachent au bord d'une plage, sur un rocher. Le spectateur a déjà vu la plage jonchée de corps, il a déjà vu le cadavre de l'enfant au ciré jaune tétanisé de peur dans le camping au début de la tuerie, il a déjà vu Kaja tomber sous les balles du tueur juste avant l'arrivée du bateau. Pourtant, comme si l'on n'avait pas assez pris la mesure du massacre, un panoramique horizontal va nous re-montrer la plage une seconde fois depuis le bateau, nous re-montrer les cadavres esthétiquement dispersés au bord de l'eau, comme dans un tableau de Bill Viola. Horreur de ce panoramique qui trahit toute la petite syntaxe embedded d'Utoya pour nous offrir, en fin de parcours, un dernier tableau grandeur nature de la catastrophe.

 

 

Tu n'as rien vu à Utoya (Utoya 22 juillet)

Après ce plan en forme d'adieu à Utoya, le film redéploie sa technique, très sûre d'elle-même : écran noir, bruit du moteur du bateau introduisant le premier carton, qui nous indique factuellement que la tuerie d'Utoya a fait 77 morts, 99 blessés et 300 victimes collatérales souffrant de traumatismes psychiques. Deuxième carton sur Anders Breivik, insistant sur une phrase prononcée lors de son procès  (« Si c'était à refaire, je recommencerais »). Troisième carton rappelant que le film que l'on vient de voir est une fiction basée sur des témoignages de survivants (la fameuse caution réaliste). Dernière carton à la Brecht, nous rappelant, au regard de l'extrémisme d' Anders Breivik, que le ventre est encore fécond d'où a surgi la bête immonde.

 

Le film veut in fine nous convaincre d'une thèse qu'il n'a jamais essayé de mettre en scène – mais peu importe le message après tout, car le dispositif d'Utoya fonctionne de toute façon à vide. Que des convictions « déclinistes » typiques de la droite radicale aient motivé les actes de Breivik n'a pas plus d'importance que si ses actes avaient été revendiqués par Daech, ou que s'il s'agissait d'un mass murderer quelconque. C'est peut-être la seule qualité que l'on aurait pu concéder au film si son auteur n'avait, pour finir, pris la pose de celui qui prétend alerter nos consciences sur le retour du Mal. On aurait pu dire qu'Utoya a été, en 2011, le symbole terrifiant d'un terrorisme diffus et mondialisé, fondamentalement sans visage. Mais le film d'Erik Poppe n'a rien vu d'Utoya, il n'a fait que passer par là pour marquer les festivals de sa petite empreinte. Et c'était sans doute, cyniquement, sa seule raison d'être.

 

Utoya 22 juillet est sorti le 12 décembre.