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Laurie, Michael et Donald (Halloween de David Gordon Green)

Laurie, Michael et Donald (Halloween de David Gordon Green)

Le score énorme réalisé aux Etats-Unis par H40, le Halloween de David Gordon Green en fait un film inédit dans l'histoire de la franchise, presque un blockbuster au regard des suites et reboots qui le précèdent. A quoi tient exactement ce succès ? Au (deuxième) retour de Jamie Lee Curtis dans le rôle de Laurie Strode ? A l'intelligence du producteur Jason Blum, qui prouve une nouvelle fois sa capacité à anticiper les attentes du public ? Au choix de David Gordon Green, que l'on n'attendait pas forcément aux commandes de ce film-anniversaire ? Ou tout simplement au temps qui a passé depuis le tout premier Halloween et à la façon dont H40 rafraîchit ce standard du cinéma de genre en le confrontant à des préoccupations contemporaines ?

 

En apparence pourtant, le présent n'a pas de place dans H40 : le film paraît un peu déphasé, presque hors du temps, à l'image de Laurie Srode, figée à Haddonfield dans sa maison-bunker – et guettant anxieusement le retour de son frère (He's waited for me/ I've waited for him »). L'âge de Jamie Lee Curtis (soixante ans) est visible à l'écran, il est même accentué par sa métamorphose en guerrière badass : ce personnage dépourvu de toute féminité semble veiller désormais sur la franchise Halloween. A travers son retour – le deuxième dans l'histoire de la saga après H20 (Halloween 20 ans après de Steve Miner) – le film fait d'abord le compte des années, mais il les compte en effaçant tout ce qui a été élaboré autour d'Halloween depuis quarante ans: pas seulement les suites ou l'excellent reboot réalisé par Rob Zombie en 2007, mais aussi les Scream de Wes Craven, les néo-slashers de la fin des années 90 (type Souviens-toi l'été dernier) et les post-slashers plus contemporains, parfois produits par Blum lui-même (comme le très ludique Happy Birthdead).

Rien n'aurait donc changé à Haddonfield depuis octobre 1978 - à l'exception de Laurie Strode, devenue avec le temps une légende de l'horreur, traquée par deux journalistes passionnés par l'affaire Myers (qui incarnent dans le film la position du fan, on y reviendra). Dans H20, Jamie Lee Curtis n'avait pas encore acquis cette présence spectrale, elle incarnait une prof de lettres parano et alcoolique, traumatisée par la tuerie d'Haddonfield. Jusqu'à un certain point - et avant de suivre son programme classique de slasher - le film de Steve Miner parvenait à faire de Myers une hallucination (Laurie devait cligner des yeux ne plus le voir) - piste qui n'est pas reprise par David Gordon Green. Dans H20, Laurie avait aussi un fils (Josh Harnett) qui disparaît dans H40, où sa descendance est exclusivement féminine. Sa fille, Karen (Judy Greer) a été élevée dans le survivalisme à cause du trauma de sa mère et sa petite-fille, Allyson (Andi Matichak) reprend le rôle de sa grand-mère dans le film fondateur de Carpenter. Ces aménagements opérés dans la biographie de Laurie Strode sont les seuls éléments nouveaux d'H40 - mais ils sont suffisamment importants pour faire bouger le mythe que réactive ce film malin et lucide, qui sait que rien ne peut renaître comme au premier jour.

Le spectateur d'H40 en est pleinement conscient : Carpenter a créé un film auquel il est impossible de se mesurer sans le traîner derrière soi comme un boulet. Même le Halloween de Rob Zombie – à ce jour le reboot le plus original de toute l'histoire de la franchise – faiblissait à mesure qu'il relançait ses personnages sur le chemin du tout premier Halloween, il n'était jamais aussi convaincant que quand il prenait son autonomie, notamment dans sa première partie, consacrée à la genèse de Myers. Pour la première fois dans l'histoire des Halloween, un cinéaste sondait l'enfance de Myers (génialement interprété par le jeune Daeg Faerch) et déplaçait le contexte social des pavillons middle class de Carpenter dans l'Amérique des rednecks. L'enfance désespérante de Myers, sa découverte de la violence, puis du meurtre étaient racontées avec la rage d'un long morceau de heavy metal et la violence du premier massacre (où Myers ne se contentait plus de tuer sa sœur, mais aussi le copain de celle-ci et son beau-père) faisait l'effet d'un déchaînement. H40 hérite de cette violence, il n'ignore pas la façon dont le film de Zombie a refaçonné la figure de Myers (insistant d'abord sur sa force colossale plutôt que sur son masque), mais il n'ouvre pas de nouvelle lecture de la figure – à laquelle Zombie avait su donner, pour la première fois, la dimension d'un véritable personnage (son Halloween 2 entreprenait même une psychanalyse de Myers).

 

Halloween de Rob Zombie (2007)
Halloween de Rob Zombie (2007)

Halloween de Rob Zombie (2007)

Redisons-le : H40 cherche avant tout ce qu'il y a de plus intemporel dans l'imaginaire d'Halloween. Son seul trait d'époque est le féminisme, trait un peu grossier, que l'on peut voir comme une concession faite à la vague vengeresse qui s'est levée dans le tout-Hollywood depuis l'affaire Weinstein. Ce discours féministe n'a pourtant rien de nouveau dans le cinéma de genre, c'est même un lieu commun depuis au moins quinze ans, tendance confirmée récemment par des films comme Knock knock d'Eli Roth ou Revenge de Coralie Fargeat. On peut cependant voir dans la conclusion un peu grotesque d'H40 (l'éradication de Myers par le trio féminin) l'expression caricaturale du féminisme contemporain – avec son corollaire : le néo-puritanisme. C'est peut-être l'intérêt principal du film de David Gordon Green : il est plus puritain que son modèle, qu'il relit à l'aune des analyses importantes du critique Robin Wood. Il marque le retour d'une horreur profondément prude et réactionnaire, qui ne fait aucune place à la sexualité : le seul personnage qui manifeste un peu de désir sexuel – un copain grassouillet d'Allyson – est immédiatement tué par le boogeyman qui veille toujours dans l'ombre sur la virginité des jeunes filles, comme à l'époque du tout premier Halloween (c'est la scène la plus "carpenterienne" du film).

 

Ce néo-puritanisme peut expliquer le succès américain d'Halloween: si le public de 2018 n'a plus envie de voir à l'écran un tueur masqué sanctionnant une jeunesse dépravée (qui fait d'ailleurs d'Halloween une sorte de spring break tardif), il veut voir en revanche un boogeyman conforme aux desiderata féministes. Ce n'est donc plus l'acte sexuel en tant que tel qui est sanctionné (il n'est jamais représenté dans le film, même dans ses préliminaires) mais le désir masculin, montré comme malséant et brutal. Ainsi, lorsque le copain d'Allyson lui fait des avances, Myers surgit avec son couteau et actualise par là le désir profond du spectateur américain de 2018. Il est difficile de dire dans quelle mesure Blum et David Gordon Green cautionnent ce qu'ils représentent à l'écran : H40 se situe dans une zone morale ambiguë, qui prend acte d'un changement d'époque et d'un retour (très puissant) des interdits, que l'on sent en permanence dans le détail des scènes de meurtre. La violence du désir masculin n'est pas plus figurable à l'écran que le meurtre d'un enfant (pourtant filmé avec rage dans le Halloween de Rob Zombie) ou d'un bébé – mystérieusement épargné par Myers, ce qui n'a pas manqué de soulever la polémique dans la communauté des fans de la saga. 

 

Le prologue d'H40
Le prologue d'H40

Le prologue d'H40

L'humanisation de Myers ne fait pourtant pas partie du programme d'H40 : fidèle à son projet de retour au mythe, le film retravaille avant tout une figure. En rendant progressivement à Myers ses attributs (un masque, puis une tenue de garagiste, puis un couteau), David Gordon Green ne fait pas semblant d'ignorer la puissance évocatrice de cette figure, il lui dédie même la toute première séquence de son film. Dans un asile psychiatrique, les deux journalistes passionnés par la tuerie d'Haddonfield agitent dans le dos de Myers son masque blanc de boogeyman un peu défraîchi. L'effet est immédiat : la relique venue de La Nuit des masques déclenche l'hystérie collective – suggérant que Myers, sans son masque, n'est peut-être qu'un psychopathe comme les autres. L'hypothèse d'un Mal propre au masque (déjà exploitée dans le singulier Halloween 3 de Tommy Lee Wallace) n'est pas développée ensuite, elle était sans doute trop originale pour H40, qui cherche le classicisme et correspond en cela à tout un pan de la production récente de Jason Blum, qui revisite le cinéma d'horreur des années 70-80 à la manière d'un spectateur de musée. Après les promenades à travers L'Exorciste et Amityville dans Conjuring 1 et 2, il était logique qu'on arrive au monument Halloween – mais on y arrive dans un registre différent de Conjuring. Si les deux journalistes de la séquence d'ouverture ont un côté couple Warren (ce sont des spécialistes de l'affaire Myers), leur point de vue de fans rêvant d'arracher des confidences à Myers est rapidement écarté - car Michael doit les tuer pour récupérer son masque. Ainsi, le film nous dit dès le début qu'entre Myers et son public de fans, un choix s'est opéré. Et ce choix s'opère dans la plus grande violence – massacre brutal des deux journalistes – comme s'il fallait éliminer dès le début toute option explicative. La sous-exploitation du personnage du psychiatre - le ridicule docteur Ranbir Sartain - va aussi dans ce sens: il n'y plus de "cas Myers" à étudier ou à réexaminer. La survie du mythe est peut-être à ce prix, mais elle implique – jusqu'à la mort des deux journalistes – un laborieux travail de dégagement (du dossier psychiatrique, de l'enquête journalistique, du discours théorique) qui rend Myers à sa fonction de figure.

 

Une fois celle-ci reconstruite, elle n'intéresse presque plus le film : elle a été sa locomotive, elle devient ensuite son boulet. On pourra certes apprécier le goût des mises en scène macabres (cadavre de jeune fille couvert d'un drap blanc à la Casper comme dans le premier Halloween, garçon empalé sur le mur d'un salon, tête de flic transformée en citrouille lumineuse), la chaîne de meurtres importe moins que les stratégies de chasse et de défense élaborées par Laurie Strode. Ainsi, il n'est pas certain que ce soit l'héritage du slasher qui intéresse David Gordon Green dans H40 :  son film regarde moins Michael que Laurie, qui rejoue la partition classique des vétérans de sagas horrifiques, celle de Ripley dans Alien ou de Sydney Prescott dans Scream. Lucide, un peu blasée, se sachant aussi increvable que son antagoniste, elle se livre avec lui à un duel de seniors de l'horreur qui donne au final un aspect franchement comique (aspect déjà largement analysé par Adrien Denouette dans la revue Carbone). Le film joue par exemple du statut nouveau de son héroïne en inversant un plan fameux du film de Carpenter où Myers se relève, après être tombé de plusieurs étages. C'est Laurie qui se relève cette fois, affichant, dans son vieux rôle de final girl, la même immortalité que son frère. Cette inversion des rapports de force entre victime et bourreau (une règle d'or dans beaucoup de suites horrifiques) dépasse pourtant le simple collage fétichiste, ce plan – le plus beau du film – nous dit que c'est bien Laurie qui hante H40 et c'est sur elle que se projettent, comme sur Myers il y a quarante ans, toutes les tensions esthétiques et idéologiques du film.

 

Laurie, Michael et Donald (Halloween de David Gordon Green)

Tension entre la force immuable du mythe (le devenir-fantôme de Laurie) et l'écueil de l'actualisation (le féminisme badass). Tension entre la vieille panoplie du tueur (laborieusement reconquise durant le prologue) et la grosse artillerie dont dispose sa soeur (sa cave ressemble à une armurerie de club de tir). Ces contradictions propres à tout remake, David Gordon Green les surmonte brillamment, malgré un finale un peu trop détonant: on n'a en effet jamais vu autant d'armes à feu en quarante ans d'Halloween. Mais il n'est pas impossible que toute cette artillerie serve le propos du film qui, à l'instar des productions les plus récentes de Blum (Get out ou le dernier American Nightmare), donne un reflet pertinent de l'Amérique de Trump. Avec sa colère rentrée, sa défiance envers les journalistes (qu'elle expédie vite au début du film) et son culte de l'auto-défense, la Laurie Strode de 2018 n'est pas sans évoquer Mildred Hayes, la femme aux panneaux de Three Billboards. On comprend dès lors pourquoi le boogeyman est piégé comme un rat dans le finale d'H40 : c'est une création qui appartient définitivement à la mythologie du cinéma d'horreur du XXe siècle. En cela, c'est moins la mécanique Myers qui intéresse dans H40 – bien qu'elle soit remarquablement remise en état de fonctionnement – que la folie vengeresse de Laurie, qui cristallise sur elle les pulsions auto-défensives propres à la culture américaine, et largement réactivées par le début du mandat de Trump. Comme elle le dit elle-même : « I'm twice divorced and I'm a basket case » (J'ai divorcé deux fois et je suis cinglée).

 

Halloween de David Gordon Green (1h 49) est en salles depuis le 24 octobre