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Garrel à l'Est (Cold War de Pawel Pawlikowski)

Garrel à l'Est (Cold War de Pawel Pawlikowski)

On se méfie beaucoup, en France, de Pawel Pawlikowski, surtout depuis Ida (2013), pourtant l'un des rares films européens à s'être imposé sur la scène internationale (au point que Paul Schrader s'en est inspiré pour réaliser son superbe First Reformed). Avec Cold War le cinéaste polonais a aggravé son cas : comme Ida, c'est un film au format carré, en noir et blanc, à l'écriture trouée d'ellipses, mettant l'intime (une histoire d'amour impossible entre un musicien et une chanteuse) dans la grande Histoire (la Guerre froide, entre Varsovie et Paris, dans les années 60). Pas besoin, donc, de changer de ligne pour démolir le film : la critique de Libé, publiée pendant le festival de Cannes, résume tout l'argumentaire des anti-Pawlikowski depuis Ida, ceux-ci confondent encore l'écriture avec les effets de style, la délicatesse avec la préciosité, la rigueur avec le corsetage formel.

 

Cette ligne anti-Pawlikowski, pourtant, ne tient pas devant Cold War : on ne peut pas attaquer le film sur le formalisme en occultant la sensibilité qu'exprime son style, ou en faisant comme si celui-ci asphyxiait les deux acteurs principaux (Joanna Kulig et Tomasz Kot) – alors qu'ils ont une présence extraordinaire, presque érotique. De ce point de vue, Cold War entretient une parenté inattendue avec le cinéma de Philippe Garrel (un grand formaliste, lui aussi) : on peut certes nuancer la comparaison car Pawlikowski est moins cru que Garrel (c'est un prude), moins romantique (il garde toujours une sorte de froideur formanienne), moins urbain (il filme mieux la campagne que les villes), mais dans le fond, Cold War est un film garrélien – il l'est par son goût de la nuit, des promenades amoureuses, des confidences faites dans un lit, du tragique amoureux.

 

On pense surtout à Garrel dans le chapitre parisien de Cold War : le Paris du début des années 60 est reconstitué a minima (une cave à jazz, un café où l'on danse sur Rock around the Clock de Bill Haley) comme celui de 68 dans Les Amants réguliers. Si Pawlikowski était écrivain, il aurait sans doute le défaut de très peu décrire : le café parisien chez lui est générique, c'est l'idée d'un café parisien – comme une chorale polonaise est l'idée d'une chorale. Pawlikowski écrivain aurait aussi le tic de conclure ses phrases par des points de suspension – mais il faut reconnaître qu'il y a dans les suspensions de Cold War (c'est-à-dire dans ses coupes, dans ses raccords, dans son montage) un langage parfaitement cohérent, qui fait l'essence du film et lui donne toute son allure. La suspension magnifique du plan final fait affleurer un désespoir amoureux qu'aucune pose formaliste ne retient: cette suspension est une manière de projeter l'histoire d'un couple sur un horizon enfin nu, pur, éternel, dégagé de toute vicissitude (ce geste conclusif est très proche des tout derniers Garrel).

Garrel à l'Est (Cold War de Pawel Pawlikowski)

Mais le trait le plus visible du style de Pawlikowski est l'abstraction : il y a du Malevitch chez ce cinéaste aspirant profondément à l'immatérialité. Le plus beau compliment qu'on lui ait fait vient de Richard Brody, qui constatait au moment de la sortie d'Ida, que rien dans le film n'était solide. Insistant sur une scène fameuse du film où un personnage creuse un trou pour exhumer des ossements, Brody écrivait très justement : «  il ne semble jamais creuser le trou; sa fouille est générale, et il en va de même quand Anna (ou plutôt Ida) et Wanda creusent une tombe pour inhumer ces os. Les images et les sons ne montrent pas qu'elles ont creusé, ils montrent comment elles pourraient creuser.  » 

On tient peut-être dans ces phrases la clé du style des deux derniers Pawlikowski, cinéaste qui a commencé par le documentaire mais fuit aujourd'hui le réel pour s'attaquer à des sujets difficiles, presque abstraits : une vocation religieuse tourmentée dans Ida, l'écoulement du bonheur amoureux dans Cold War. N'ayons pas peur de dire qu'il s'y attaque en artiste, à la fois en peintre abstrait (comme Antonioni) et en écrivain contrarié, qui ferait du cinéma par défaut (comme Garrel). En cela, ses films sont exactement l'inverse des navets arty qui défilent à longueur d'années dans les sélections des grands festivals. Celui qui est devenu aujourd'hui le cinéaste européen le plus reconnu – en deux films essentiels, quasi parfaits – est d'ailleurs pleinement conscient de l'exportation possible de son talent : c'est même le sujet (à peine caché) de Cold War, qui ne parle que de transfert (de la musique, des talents) de l'Est à l'Ouest. Par un geste auto-réflexif aussi radical que celui de The Square l'an dernier (mais plus subtil), Cold War interroge ainsi, à travers l'histoire de ses personnages son propre statut de produit culturel. Quand Zula reproche à Wiktor d'avoir vendu au public parisien le cliché du « charme slave » pour lancer sa carrière de chanteuse, quand elle jette le disque de jazz qu'ils ont enregistré ensemble (la reprise jazzy d'un tube polonais), elle indique aussi, par la révolte, tout ce qui pourrait menacer le cinéma de Pawlikowski depuis qu'il a accédé à la reconnaissance internationale. La carrière à venir du cinéaste nous dira bientôt de quel côté il basculera – mais il faut d'ores et déjà voir Cold War comme un film essentiel, sans doute promis, comme Ida, à la consécration internationale : il la mérite.