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Chercher le garçon (Girl de Lukas Dhondt)

Chercher le garçon (Girl de Lukas Dhondt)

Après le mélo arty (Tiresia de Bonello), le mélo dolanien (Laurence anyways) et le mélo hollywoodien (The Danish Girl), Girl, en tant que portrait d'un personnage transgenre, se démarque par son refus de toute dramatisation. Ce parti pris, loué par une grande partie de la critique (comme ce fut le cas par exemple au dernier Masque et la Plume), situe Girl sur le fil, toujours un peu au bord du drame et déjà un peu au-delà, comme si la transition – déjà largement entamée par le personnage dès le début du film – pouvait se fondre dans la trame d'un banal parcours de vie adolescent. En croisant cette perspective classique de teen movie (le passage à l'âge adulte) avec celle de la transition, Lukas Dhondt réussit indéniablement son pari sur le papier : il normalise un personnage qui sort des normes, évitant ainsi l'écueil du film-dossier, on ne peut que l'en féliciter. Lara, la girl du titre, est donc fille dès le premier plan du film (elle se perce les oreilles devant un miroir) et le casting (qui repose sur la performance d'un garçon très féminisé : Victor Polster) redouble ce postulat : la mue a déjà eu lieu. Mais une fois ce postulat posé, le film répète inlassablement une structure en trois temps, qui correspondent à trois niveaux de traitement de son sujet: 

1) Le rapport au père: dès la séquence d'ouverture, le père de Lara s'inquiète du fait que sa fille se soit percé les oreilles (a-t-elle pris les précautions sanitaires nécessaires?). Si toute discussion sur la mue de sa fille est déjà actée, l'acceptation de la métamorphose ne va pas sans une certaine inquiétude.

2) L'école de danse : dans la séquence qui suit, Lara a un entretien avec la directrice des ballets d'Anvers. Redoublement du thème de la métamorphose par celui de la danse: c'est le côté Black Swan de Girl (un bel oiseau voudrait s'extraire d'un corps), mais conformément au parti pris de non-dramatisation affiché dès le début, ce côté ne déborde pas du cadre scolaire : on voit donc Lara s'exercer, faire des pointes, avoir mal aux pieds. L'école de danse ouvre un angle un peu facile, qui marque une première faille dans le projet de Lukas Dhondt : un corps qui veut achever sa mue doit s'imposer une nouvelle discipline et une nouvelle souffrance. C'est une façon faussement habile de déplacer le drame de la métamorphose sur le parquet de l'école de danse, car au fil des scènes d'apprentissage, le film délivre une vérité au fond assez banale: la danse est une école de la souffrance.

3) Les médecins : après l'entretien dans l'école de danse, Lara discute avec un conseiller médical (un psy?) de la date du début de son traitement hormonal. Cet enjeu médical, régulièrement rappelé, est l'une des sources du drame qui va tout de même se jouer à fin du film – car le pari de non-dramatisation n'est pas tenu dans la durée.

Cette structure en 1,2,3 est répétée pendant environ une heure, avec des variantes, comme dans cet enchaînement en 2, 3, 1: 

2) Dans les toilettes de l'école de danse, Lara décolle laborieusement le sparadrap qui couvre son sexe.
3) Lara a une discussion avec un médecin sur les risques liés à l'ablation de son pénis.
1) Dans la voiture après le rendez-vous chez le médecin, le père de Lara voudrait savoir si sa fille fricote avec un garçon de l'école. 

 

Chercher le garçon (Girl de Lukas Dhondt)

Réponse de sa fille : pourquoi ce serait forcément un garçon ? Qu'est-ce qui la prédispose à s'intéresser aux garçons ? Question passionnante, dont le film n'a pas complètement anticipé la portée et l'ampleur. Il lui manque pour cela un 4) et ce 4) est forcément un garçon. Un jeune voisin, ado comme Lara, va l'incarner. La tension de la rencontre sexuelle est habilement préparée par une scène de fête avec les copines de l'école dont l'enjeu principal se résume à un « montre-nous ta bite ». Le masculin – on le ressent à travers cette scène – ne cesse de bousculer la structure un peu rigide du film, il distille une angoisse diffuse, jusqu'à la scène de sexe avec 4). Lara a oublié les clés de l'appartement de son père. 4) lui ouvre la porte. Ils regardent un film sur le canapé du salon de 4), qui l'embrasse. Lara suce 4), qui se masturbe et jouit. Elle le regarde: c'est une scène réussie, où l'on sent enfin qu'un certain trouble traverse le film et fait exploser son cadre scolaire. Enfin le sexuel perce sous la structure d'écriture, enfin un sujet de cinéma (passionnant) se dessine : qu'a vu exactement Lara en regardant son voisin se masturber ? Un objet de répulsion ou de désir ? Un sexe qui lui est désormais étranger – ou au contraire ce qui résiste encore dans son corps et retient la transition ?

4) disparaît très vite, mais il a fait exploser la structure du film, qui n'a plus qu'à se replier sur le drame pour se conclure. Nouvel enchaînement : lourde scène de discussion avec le père (1),  scène de danse (2), avertissement médical (3: Lara ne supporte plus le traitement hormonal). Vient alors la solution chirurgicale, dans une scène qui fait écho à celle des oreilles percées, mais nous épargne les détails de l'opération qu'elle raconte (Lara est filmée de dos, en plan large). Le film pourrait s'arrêter là - mais il se conclut sur une scène de post-transition où Lara, enfin devenue femme, traverse un couloir de métro la tête haute. Surprenante conclusion au regard de tout l'effort de retenue et d'ambiguïté que le film a montré  - mais qui révèle aussi sa grande limite : après la transition, il n'y a plus d'histoire à raconter. Le choix du plan large lors de la scène de l'opération a marqué cette désolidarisation du film avec son personnage : c'est la fin d'un parcours de vie.

 

Les trois exemples cités en préambule possédaient une perspective plus forte et ouvertement plus dramatique : drame de l'hybridité chez Bonello, drame du couple chez Dolan, drame de l'autodestruction dans The Danish Girl. Malgré sa puissante mécanique narrative (dont on peut louer, jusqu'à un certain point, le remarquable fonctionnement), Girl n'a pas vraiment d'autre perspective que celle de juste se tenir sur un fil, au bord du drame mais aussi de son sujet. La position de Lukas Dhondt est en cela comparable à celle du père de Lara, qui comprend sa fille tout en exprimant une inquiétude quant à sa mue – ce qui fait de Girl un cas tout de même assez particulier : celui d'un teen-movie à la fois scolaire et tourmenté, rigoureusement structuré et au bord du dérèglement, muant vers le féminin tout en cherchant (encore) le garçon.

 

 

Chercher le garçon (Girl de Lukas Dhondt)