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Notes d'été (6): Mindfuck (Under the Silver Lake)

Notes d'été (6): Mindfuck (Under the Silver Lake)

Sam (Andrew Garfield) se masturbe beaucoup dans Under the Silver Lake. Au sens propre : sur des vieilles couvertures de Playboy, des photos d'escort girls, des breaking news. Au sens figuré : sur des légendes urbaines, la Fender Mustang de Kurt Cobain, le cinéma hollywoodien et son âge d'or. Et aussi sur Sarah (Ryley Keough), une voisine qu'il observe avec des jumelles et sur laquelle se fixe toute sa frénésie masturbatoire, surtout quand elle disparaît. Le propriétaire de l'immeuble a beau expliquer à Sam qu'on peut déménager en pleine nuit, il se persuade qu'elle a disparu et se lance dans une enquête truffée d'indices, qu'il rassemble et interprète selon sa culture de trentenaire un peu geek – trouvant des éléments de réponse dans des pochettes de disques, de paroles de chansons (écoutées l'envers) et des paquets de céréales.

 

Même si la comparaison avec Lynch ne rend jamais service à un film, il faut admettre qu'Under the Silver Lake lui doit beaucoup et ce qu'il lui doit dépasse largement Mulholland drive, c'est un certain rapport à l'interprétation, au dévoilement du sens qui ne passe pas par un récit d'enquête rationnel mais par une grande collecte de signes. Là où ces signes renvoient chez Lynch à des constructions inconscientes plus ou plus voilées, et parfois laissées à leur opacité (comme l'affaire de la rose bleue dans Twin Peaks), ils fonctionnent plutôt, dans Under the Silver Lake, comme des petits cailloux destinés à recevoir une interprétation quasi immédiate. Du double losange que Sam remarque dans un placard de l'appartement de Sarah après sa disparition aux trois lignes diagonales tracées au bord des collines de Hollywood, là où se résout l'enquête, chaque signe a un rôle purement fonctionnel et reçoit même une légende, indiquée dans un hobo guide que Sam a toujours sous la main. Le film cultive donc un faux mystère, il fait semblant de nous faire croire qu'il y a quelque chose de grand à déchiffrer là où ce qui se dévoile, au terme de la collecte d'indices, est assez pauvre : Sarah n'a en fait jamais disparu, elle est devenue l'escort-girl d'un milliardaire et s'est enterrée avec lui dans un bunker souterrain. La conclusion de l'enquête rejoue le vieux mythe hollywoodien (nabab, vénalité, prostitution) avec une platitude presque déconcertante.

 

Mais revenons au double losange, premier indice attestant, selon Sam, de la disparition de Sarah et lançant la quête/collecte de signes. Ce premier indice fonctionne selon moi comme un test proposé au spectateur : quel côté du losange a-t-il envie de voir ? Admettons qu'Under the Silver Lake soit un néo Last Goodbye (Le Privé d'Altman), qui était déjà lui-même un néo-noir, l'hypothèse du film noir peut tout à fait tenir : Sam joue le rôle du privé un peu dilettante, un peu beau gosse, une riche héritière celui de la femme fatale et plusieurs personnages plus ou moins pittoresques (un auteur de comics, un chanteur de pop nommé Jésus, un songwriter planqué dans un château) font avancer l'enquête. C'est bien le schéma du film, sur lequel se greffe le procédé du mindfuck, qui repose normalement sur un déploiement d'indices plus ou moins perçus par le spectateur (par exemple les apparitions subliminales de Brad Pitt dans Fight Club) et destinés à provoquer un effet de surprise au moment du dénouement. Si le procédé est bien repris dans Under the Silver Lake, ses effets sont rendus inopérants par la sur-interprétation de chaque indice : c'est en cela le contraire d'un film de petit malin qui chercherait à faire le buzz sur un coup de force scénaristique. La collecte d'indices ne produit rien de vraiment inattendu, elle transporte Sam d'un point à l'autre de la ville – et de l'appartement de sa voisine au sien, où le dernier indice est aussi le premier : le double losange.

 

Notes d'été (6): Mindfuck (Under the Silver Lake)
Notes d'été (6): Mindfuck (Under the Silver Lake)

Admettons qu'il y ait une autre manière de considérer le film – et que la collecte d'indices soit moins importante que celui qui les collecte. Admettons que Sam soit en fait l'objet de l'enquête. C'est bien ce qui se produit à la fin du film : Sam a pris la place de Sarah, il a disparu de son propre appartement en laissant un indice – le double losange – qu'il regarde depuis l'appartement d'en face, chez sa nouvelle maîtresse, une vieille hippie qui collectionne les perroquets. Ce pictogramme, qui signifie Be quiet dans le hobo guide, fonctionne peut-être comme un mot codé adressé au spectateur, une sorte de Silencio (c'est l'interprétation de Dr Orlof dans l'excellent texte qu'il a écrit sur le film). Fin superbement déroutante, car on ne sait pas si on est bien entré dans le film (et y entrer, cela veut dire : jouer avec Sam) ou si on lui a toujours été extérieur (puisque Sarah est un leurre). Il faut alors le revoir, au moins dans son souvenir, pour enquêter sur Sam: le fonctionnement est le même que dans Mulholland drive et c'est typique du mindfuck. Mais ce que l'on voit apparaître, ce n'est pas une autre version de l'histoire habilement cachée dans les détails du film, ce que l'on découvre, c'est le portrait d'un garçon brisé par une rupture qui n'arrive plus à voir clair dans sa vie et a besoin d'une nouvelle femme (Sarah) pour enterrer son ancien amour. Le schéma n'est pas loin d'être celui d'It follows: même besoin de refiler à l'autre quelque chose de sale (le passé) qui le contamine, même phobie du monde, même effort pour vivre en ne se retournant plus sur ses fantômes, qui sont aussi, ici, ceux du cinéma. Même nécessité de tuer le père, ou sa figure dégradée, grotesque, qui prend ici la forme d'un vieillard détenant le secret de toutes les chansons écrites depuis un demi-siècle et expliquant à Sam que la Bamba et Nirvana, c'est pareil. On ne sait pas si ce démiurge (il s'appelle le Créateur) est pathétique ou diabolique, si c'est une anticipation d'Elton John dans trente ans ou un avatar de Swan dans Phantom of the Paradise. Mais cette hésitation est intéressante parce qu'elle joue sur les limites de l'imaginaire de Sam, c'est une scène de coulisses aussi importante que celle de This is the girl dans Mulholland drive – à cette différence près (et elle est essentielle) que les coulisses sont ici presque vides.

 

On peut voir dans cette scène la satire d'une société dont l'imaginaire s'est standardisé – c'est ce que dit en creux le songwriter, mais ce discours, Phantom of the paradise le porte déjà en 1974, et entre les Juiciy Fruits et Jesus and the Brides of Dracula, le groupe de fantoches engendré par le Créateur, il n'y au fond qu'une différence d'époque (c'est la même camelote pop resservie à l'infini). Il n'est pas certain que le film soit pertinent ou même contemporain dans son intention satirique, ce qui est important dans la scène du songwriter, c'est plutôt le désaveu qu'elle produit en Sam : bien qu'on lui dise qu'il n'a aimé que des coquilles vides, il continue de croire à un contenu des histoires en général et de son histoire en particulier, il continuer de traquer des signes, il continue de s'émouvoir, comme s'il était inacceptable que son monde soit faux, ou pire encore, industriellement programmé. Rien ne résume mieux cet aveuglement que le panneau publicitaire où apparaît le visage de l'ex de Sam : c'est une pub pour un opticien dont le message est I can see clearly now. Ce slogan, qui ne demande pas plus d'interprétation qu'une pub Afflelou chez nous, entre encore dans la logique de la collecte de signes. Et de tous les signes récoltés, c'est évidemment le plus précieux, le plus important – parce qu'il fonctionne comme une injonction à voir enfin clair. A la fin du film cependant, Sam reste une énigme pour lui-même et pour le spectateur : quel psychopathe se cache sous le visage de ce garçon qui a arrêté de travailler et de vivre, qui ment à sa mère, passe son temps à se branler et n'arrive plus à baiser avec les filles ? Le film répond : Be Quiet. Silence.

 

Notes d'été (6): Mindfuck (Under the Silver Lake)