Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
alphaville60.overblog.com
alphaville60.overblog.com
Menu
Notes d'été (4): The Guilty de Gustav Möller, Au Poste! de Quentin Dupieux

Notes d'été (4): The Guilty de Gustav Möller, Au Poste! de Quentin Dupieux

Notes d'été (4): The Guilty de Gustav Möller, Au Poste! de Quentin Dupieux

Au théâtre (radiophonique)

The Guilty de Gustav Möller

 

Ancien flic de terrain à Copenhague, Asger Holm (Jacob Cedergren) a été recasé au standard du 112 suite à une faute professionnelle. Un soir, il reçoit l'appel d'une femme qui prétend avoir été kidnappée : elle s'appelle Iben, a deux enfants et un ex-mari traînant un lourd casier judiciaire. Comme Iben n'a pas pensé à activer la fonction GPS de son téléphone, Asger va mettre un certain temps à la localiser : le sort de cette femme devient son unique préoccupation et, pendant 1h30, l'unique enjeu de ce thriller téléphonique, sous-genre qui, à l'exception de Terreur sur la ligne (Fred Walton, 1979) et de son remake (en 2006) n'a jamais fait d'étincelles. Le concept a pourtant été régulièrement resservi ces dernières années : on le trouve sous des formes plus ou moins minimalistes dans Buried (Rodrigo Cortes, 2010), Pontypool (Bruce McDonald, 2008) ou dans la série Calls diffusée au printemps dernier sur Canal +. A défaut d'être opérant, il permet de faire des économies conséquentes (acteur unique, décor unique), de simplifier drastiquement la dramaturgie (réduite aux appels entrants) et parfois de surprendre le public dans les festivals.

 

C'est ce qui s'est produit avec The Guilty, primé à Sundance, Seattle, Rotterdam et Beaune : Gustav Möller (dont c'est le premier film) a un nom et un CV qui l'autorisent désormais à signer un gros contrat avec un producteur de premier plan. La réussite de son film est médiocre, mais elle correspond typiquement aux produits valorisés aujourd'hui dans les festivals : des films à concept qui, une fois passée la surprise du premier quart d'heure, ne déploient plus rien et se contentent de se reposer sur les lauriers qu'ils croient avoir conquis. Dès le premier appel d'Iben, le travail sur le hors-champ se résume à tout ce qu'on a déjà entendu dans d'autres thrillers téléphoniques : des grésillements sur la ligne, une interlocutrice qui panique et interrompt la conversation, suscitant chez le spectateur l'attente d'un nouvel appel. Dès qu'il faut entrer dans la profondeur des personnages, Gustav Möller tombe soit dans le dossier médical (spoiler : Iben n'est pas celle que l'on croit), soit dans le portrait stéréotypé du flic anéanti par la culpabilité. La confession d'Asger sur sa bavure est évidemment le climax du film, celui-ci est très (mal) écrit, mais peu importe : c'est le moment où ce brave Asger, qui s'est démené toute une nuit pour sauver une inconnue, doit évacuer en une tirade tout le poids de sa faute.

Une fois la confession faite et l'enquête résolue, le film laisse Asger au seuil d'une porte éclairée, là où pourrait commencer, peut-être, sa vraie vie de personnage. Le film aurait pu la décrire, juste le temps d'une scène anecdotique (que fait Asger après le boulot ? Rentre-t-il chez lui? Va-t-il boire une bière?). Mais non, une fois qu'Asger a fait le job, il n' y a plus rien à voir de l'autre côté de la porte : les lumières du 112 s'éteignent, tandis que celles de la salle de cinéma se rallument.

Rideau.

 

Notes d'été (4): The Guilty de Gustav Möller, Au Poste! de Quentin Dupieux

Au théâtre (de la Huchette)

Au Poste ! de Quentin Dupieux

 

Autre pièce filmée, autre bureau de police posé sur des tréteaux de théâtre, dans un style moins austère que The Guilty, mais à peine plus intéressant. L'intérêt d'Au Poste ! – mais c'est en même temps la très grande limite du film – vient de Benoît Poelevoorde, qui incarne le commissaire Buron, un flic pointilleux interrogeant un homme, Fugain, (Grégoire Ludig) qui est à la fois témoin d'un meurtre et premier suspect. Poelevoorde cabotine tellement devant Grégoire Ludig que l'acteur du Palmashow semble être le spectateur éberlué de cette performance, comme s'il se trouvait devant un piano qui joue tout seul. Cette différence de stature entre les deux acteurs – l'un est déjà un monstre de la comédie, l'autre, un nouveau venu qui a fait ses gammes à la télé – sert l'histoire du film : impressionné par Buron, Fugain éprouve d'abord de l'embarras, puis de la fatigue, puis de la culpabilité.

Le problème, c'est que Poelevoorde joue seul la comédie du Procès de Kafka, il joue seul aussi la parodie de Garde à vue de Claude Miller – et lorsque le film se dévoile comme pure représentation, à travers une mise en abyme qui donne à Grégoire Ludig le rôle de l'amateur invité par hasard dans une pièce bien rodée au milieu d'acteurs confirmés et applaudis, on comprend que Quentin Dupieux préfère le jeu un peu vain avec les structures à la direction d'acteurs (c'était déjà l'écueil sur lequel se brisait Réalité). Son théâtre, tout à coup mis à nu, paraît terriblement vide : il ne reste que les mots. Dupieux a dû s'amuser en écrivant ses dialogues, qui jouent sur l'automatisme du langage et trahissent le sens courant des mots. Exemple : au début du film, Buron demande à Fugain, qui prétend avoir trouvé un cadavre au bas de son immeuble, comment il pouvait savoir que c'était un cadavre, puisqu'il n'en a jamais vu. Réponse de Fugain : c'était un cadavre par déduction, par comparaison avec les non-cadavres, c'est-à-dire les gens vivants.

 

Toute l'écriture du film est à l'image de ce malaise dans la conversation qui rappelle l'esthétique des avant-gardes théâtrales de l'après-guerre (Beckett, Ionesco) : les échanges entre Buron et Fugain – soit l'essentiel du film – sont à l'image de la discussion absurde sur le mot « cadavre ». Les spectateurs du Théâtre de la Huchette ont beaucoup ri de ce comique verbal, mais c'était au début des années 50, à la grande époque de La Cantatrice chauve, dont Au Poste ! est l'héritier un peu tardif, un peu ringard. Le film rappelle aussi les Bunuel et surtout les Blier des années 70, qui avaient, comme Au Poste ! le défaut d'être un trop écrits. C'est tous ces cadavres que Dupieux cache dans le placard du bureau du commissaire Buron et comme dans une pièce de Ionesco (Amédée ou comment s'en débarrasser), ce cadavre pousse, grossit, gêne, pue. Il y a comme une odeur de morgue dans cette comédie sinistre, qu'aucun acteur, ni Poelevoorde tapant rageusement sur sa machine, ni Marc Fraize jouant le borgne débile, ne parvient à sortir de l'état cadavérique dans lequel elle se trouve. Avec Au Poste ! Quentin Dupieux a réalisé sans le savoir son premier film de zombies.