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Notes d'été (3): "Je suis désolé" (Mission impossible: Fall out)

Notes d'été (3): "Je suis désolé" (Mission impossible: Fall out)

Notes d'été (3): "Je suis désolé" (Mission impossible: Fall out)

Fait étonnant : on n'a jamais autant aimé Tom Cruise que depuis qu'il enchaîne les mauvais films. Quel que soit le nanar dans lequel il joue (au choix depuis 2010 : Night and dayRogue Nation, Jack Reacher never go back), Cruise suscite une fascination qui ressasse éternellement les mêmes arguments : culte de la performance physique, corps niant le vieillissement, statut de dernier des Mohicans dans une industrie qui veut le dégager et le condamne aujourd'hui à faire du sur mesure... Ce mythe est beau mais il se nourrit surtout de nostalgie : comme les fans d'Elvis se pâmant devant l'épave de 1977 en croyant revoir le chanteur de That's All Right Mama, on n'ose pas dire (ou se dire) à quel point l'acteur est devenu pathétique et on continue de sauver ses films un à un, en théorisant sur un mythe pourtant de plus en plus écorné. En témoigne la scène de cascade ratée sur le tournage de Fall out, qui a servi, bien malgré elle, de teaser au film tout en ringardisant Cruise dans le monde entier. La prise a été finalement conservée – on voit le corps de Cruise s'écraser lourdement sur le bord d'un immeuble – mais elle n'a aucune conséquence sur la suite de l'action : l'acteur se relève et poursuit sa course. C'est à peine si la présence d'Henry Cavill – vingt ans de moins que Cruise - marque une différence physique entre les deux acteurs : Cavill n'a quasiment jamais le bénéfice de la jeunesse, sauf peut-être au début du film, dans une scène d'action dans les toilettes d'une boîte où Cruise paraît un peu pris de vitesse. Mais le finale du film, qui se joue à l'usure dans les montagnes du Cachemire, redistribue les rôles et renvoie Cavill chez D.C Comics là où l'attend le costume de Superman. Loin de s'autoparodier, Cruise veut signifier par cette conclusion qu'il est encore là : la tonalité d'ensemble de Fall out est d'ailleurs très éloignée de Ghost Protocol ou Rogue Nation, l'humour est tellement rare que l'on se croirait presque par moments chez Christopher Nolan.

 

On sent bien en effet que dans cet épisode, Cruise voudrait faire passer l'agent Hunt pour un héros du sacrifice, une sorte de Dark Knight de l'espionnage luttant sans répit contre le Mal et préférant l'action à la vie. Cette noirceur, dont Nolan a fixé la tonalité en 2007, s'est répandue dans tous les blockbusters des années 2010 : on la trouve dans Skyfall (2012), dans Batman vs Superman (2016) et plus récemment dans Logan (2017), qui a raclé le fond du pot. On voit donc mal ce que Cruise et son brave serviteur, McQuarrie, pouvaient apporter de plus à l'inventaire des tourments des héros d'action, ils ont (au moins) trois trains de retard. La noirceur apparaît pourtant dans un champ/contrechamp de quelques secondes, au terme d'une longue séquence de course-poursuite où Cruise traverse Paris en moto (bonus exceptionnel pour l'Office de tourisme de la ville de Paris : on voit beaucoup de monuments, Anne Hidalgo sera ravie). Abandonnant sa moto, Hunt voit tomber sous les balles une femme-flic : difficile de ne pas penser aux images du flic abattu devant les locaux de Charlie Hebdo, ou à l'attentat commis sur un autre flic aux Champs, non loin de l'endroit où a été tournée la séquence. Mais ni Cruise, ni McQuarrie n'y ont pensé : Cruise clôt la scène par un coup d'éclat (il tue en une seconde quatre hommes armés) avant de lancer à la femme-flic : « Je suis désolé ».

 

C'est là que réside le problème essentiel de Cruise et de tous ses films, depuis au moins dix ans : devenu plus irréel qu'un personnage de Pixar (ce que Brad Bird a vu venir dans Protocole Fantôme et ce que raconte ensuite Doug Liman dans Edge of tomorrow), il a désormais le don d'effacer le réel autour de lui. La figurante qui marque la seule intrusion du réel dans le film est ramenée à son statut de figurante : le réel a à peine le temps de surgir dans la fiction qu'il faut déjà le fuir en s'excusant (désolé). Bien sûr, personne n'attend des M.I une quelconque vérité documentaire, les grandes villes défilent dans chaque épisode comme des fonds d'écran interchangeables – mais il ne faut quand même pas oublier que le premier épisode réalisé par De Palma avait suggéré la possibilité bien réelle de la faille physique (la fameuse goutte de sueur), que Bird a ensuite pris la relève en multipliant les bugs dans Protocole fantôme (notamment lorsque Hunt s'attaquait à un gratte-ciel à Dubaï). McQuarrie ne semble pas s'en souvenir : une femme-flic touchée par balles, ce n'est pour lui qu'un dommage collatéral, auquel Cruise n'a pas plus de trois secondes d'attention à accorder, précisément parce que ce dommage fait signe vers le monde réel, parce qu'il renvoie à un contexte terroriste qui existe sous d'autres formes que celle des grotesques valises de plutonium que tout le monde s'arrache dans Fall out.

 

Cet effacement du monde – trop réel pour Tom Cruise – on ne peut se l'expliquer que par le mythe que continue de se raconter l'acteur. Mythe qui a son intérêt économique (Cruise prouve qu'il est encore viable commercialement), mais qui coïncide aussi avec une lente déconnexion émotionnelle, dont toute la carrière récente de l'acteur porte la trace. Mann est peut-être le premier à avoir saisi le vide de Cruise (en anticipant son vieillissement dans Collatéral), puis le vide s'est creusé de film en film : d'abord avec Walkyrie (qui ressemble à un épisode de M.I chez les nazis), ensuite dans tous les films des années 2010, où Cruise se démultiplie comme dans une sérigraphie de Warhol (Oblivion, Edge of Tomorrow) avant d'explorer une veine franchement nanardesque (le deuxième Jack Reacher, La Momie) qui risque de l'amener, plus vite qu'il ne le pense, vers un possible Expendables.

 

C'est triste à dire, mais Cruise – bien plus que Johnny Depp ou Brad Pitt, qui parviennent encore à surprendre par moments et savent aussi s'éclipser pour durer – est devenu aujourd'hui l'acteur le plus ennuyeux à regarder du cinéma américain. Comme l'écrivait Louis Blanchot dans un texte publié sur le site de la revue Carbone en octobre dernier : « [Il] n’a plus grand-chose de sincère à faire valoir. Dans son jeu, on le ressent sensiblement depuis la fin de sa collaboration avec Steven Spielberg (...) : c’est comme si, chez lui, l’empathie n’existait plus, comme si le pilote automatique était constamment enclenché. Le corps continue à effectuer ses prodiges mais l’être, à l’intérieur, semble éteint – l’âme en veille, l’attention toujours flottante. » Dans Fall out, on en est exactement là : le film est, dans sa façon de se soumettre tête baissée au mythe de l'acteur et dans la cécité à laquelle il consent (ne rien voir d'autre que Tom), un monument de ringardise pour l'instant inégalé dans la carrière de l'acteur. On en est sincèrement désolé.

 

Notes d'été (3): "Je suis désolé" (Mission impossible: Fall out)