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Notes d'été: les films de juin (Sans un bruit, How to talk to girls..., Hérédité, Un couteau dans le coeur)

Notes d'été: les films de juin (Sans un bruit, How to talk to girls..., Hérédité, Un couteau dans le coeur)

Sans un bruit - John Krasinski

Sans un bruit - John Krasinski

1) Shy en LSI

Sans un bruit de John Krasinski

 

Dans une Amérique ravagée par une catastrophe inconnue, la famille Abbott (menée par le solide John Krasinski) doit vivre sur la pointe des pieds pour ne pas éveiller l'attention de prédateurs extraterrestres très sensibles au bruit. Sans se perdre dans des méandres explicatifs, et sans forcer non plus le registre post-apocalyptique, John Krasinski arrive maintenir pendant 1h30 le cap de ce survival familial. Dans la forme, Sans un bruit est un mélodrame fantastique à la Shyamalan, c'est Signs en langue des signes, c'est-à-dire une classique histoire de famille affrontant les monstres du chagrin. La façon dont le récit se focalise sur un personnage de gamine sourde-muette évoque aussi beaucoup la morale de Shyamalan, résumée en une formule lapidaire dans Split : « The broken are more evolved ». Krasinski est parfois maladroit dans sa façon de nouer les lacets du mélodrame sur les exigences du divertissement horrifique – et son film est parfois à la limite de la surenchère (notamment quand le père se sacrifie sous les yeux de sa fille), mais il est très beau quand il se confronte simplement à la peur d'enfants perdus dans la forêt, c'est-à-dire quand il lorgne du côté de La Nuit du chasseur (auquel on pense lointainement lorsque les gamins sont piégés dans un moulin à maïs, dans la séquence la plus inspirée du film).

 

Dans son rôle classique du gardien de la cellule familiale, Krasinski incarne un personnage dépourvu de toute ambiguïté : il forme avec sa femme (Emily Blunt) un couple de bons parents, qui a trouvé le courage de faire un enfant en dépit de conditions de vie catastrophiques. Ce bébé qui naît pour être aussitôt caché dans un cercueil est un élément largement sous-exploitée par le scénario, qui n'ose jamais faire peser sur le nouveau-né les nécessités liées à la survie de la famille (donc l'hypothèse de son élimination pure et simple). Peut-être trop bienveillant, Sans un bruit n'atteint jamais la noirceur de La Guerre des mondes de Spielberg, mais il fait selon ses moyens, sans chercher à épater le spectateur mais en se mettant toujours au service d'une histoire simple, littérale. On a oublié à quel point de ce type de démarche peut s'avérer payante, surtout dans le cinéma d'horreur, où les réalisateurs cherchent désormais à frapper un grand coup dès leur premier film (voir Hérédité ci-dessous).

 

Hérédité - Ari Aster

Hérédité - Ari Aster

2) Une sorcière chez les Playmo

Hérédité d'Ari Aster

 

La société A24 a imposé en trois films – The Witch, It comes at night et A Ghost Story – une ligne froide, austère, voire franchement monacale, qui tranche dans l'horreur contemporaine. C'est cette ligne anti-Blumhouse que cultive encore le très sérieux Hérédité d'Ari Aster. La rumeur qui le précède – un bruit essentiellement publicitaire, qui nous vend le film en citant L'Exorciste et Rosemary's Baby – a le mérite, pour une fois, de pas nous tromper sur la marchandise : on revient bien aux classiques de l'épouvante des 70's (névroses familiales et pacte avec le Diable), mais dans une ambiance feutrée qui est typique de l'esthétique A24. En juillet dernier, Steve Rose parlait dans The Guardian de post horror pour qualifier cette nouvelle vague de films fantastiques explorant une horreur existentielle, en se réclamant tout autant des classiques de Friedkin, Polanski et Roeg que du cinéma asiatique (le réalisateur de A Ghost Story cite par exemple Apichatpong). Leur fortune dans les festivals – à commencer par celui de Sundance – est largement assurée car contrairement aux productions Blumhouse qui sont ludiques et populaires, ces films visent un public averti et cultivé, capable de supporter sans sourire les ruminations métaphysiques de Will Oldham dans A Ghost Story et de trouver que le concept du fantôme silencieux couvert d'un drap blanc est une très grande idée de cinéma.

 

Ce fantastique arty doit néanmoins faire la preuve de son efficacité, et c'est tout le problème d'Hérédité, qui intrigue beaucoup dans sa première heure, avant d'ouvrir un long chapitre explicatif qui sape tout ce qui a été patiemment élaboré à coup d'effets sonores et de lents travellings avant sur le visage d'une fillette diabolique (parfaite Milly Shapiro, il faut le signaler). Le film change alors de registre : la piste ésotérique qu'il développe rappelle beaucoup celle de Rosemary's Baby, mais là où Polanski faisait du diable une vilaine plaisanterie, Ari Aster semble croire dur comme fer à son histoire de démons – au point d'obliger Toni Collette à marcher à quatre pattes sur le plafond de sa maison en se tranchant la gorge avec un fil à couper le beurre. Le surgissement du grotesque dans Hérédité évoque par moments Lords of Salem de Rob Zombie (2012), mais par crainte de tomber dans le ridicule (pleinement assumé chez R. Zombie), Aster contrôle sa petite entreprise comme un maquettiste anxieux. La maison miniaturisée qui s'anime (travelling avant : surprise de la première séquence) et se fige (travelling arrière : faux coup d'éclat de la séquence de fin) est une métaphore parfaite de son film et de l'histoire de Playmobil ensorcelés qu'il nous a racontée.

 

 

How to talk to girls at parties - John Cameron Mitchell

How to talk to girls at parties - John Cameron Mitchell

3) Tristesse du latex

How to talk to girls at parties de John Cameron Mitchell

 

Trois lycéens vaguement punks rencontrent lors d'un after une communauté d'aliens installée à Londres. Nous sommes en 1977 – et la costumière Sandy Powell (qui a travaillé notamment avec Todd Haynes et sait donc fabriquer une poupée de cinéma) se montre peu inventive dans sa façon de récréer l'imagerie punk, réduite à des collections de badges épinglés sur des blousons en cuir. En revanche, elle est beaucoup plus inspirée par le latex des combinaisons moulantes et colorées des aliens, qui ressemblent à des Teletubbies – ou à Jacques Villeret dans La Soupe aux choux.

 

Le latex – véritable obsession plastique du film - sert un projet assez paradoxal : il a des effets érotiques (comme l'indique l'initiation au fist-fucking que subit un des garçons de la bande), mais cet érotisme n'est jamais transgressif. La ligne morale du film est même très prude : Elle Faning, encore en mode Neon Demon, joue les vierges effarouchées en découvrant le sexe d'un garçon. La musique est soumise au même régime hygiénique : dans la séquence de concert punk avec Nicole Kidman (pas très convaincante en ersatz de Siouxsie), personne ne sue, c'est un peu comme si l'énergie de la jeunesse londonienne de la fin des années 70 avait été détournée par un groupe d'enfants reprenant les tubes des Sex Pistols pour une émission de Disney Chanel. Le film tout entier a l'air de porter un préservatif, mais c'est peut-être son sujet : la pulsion transgressive est contenue dans un carnaval en latex, presque romantique dans sa nostalgie de la révolte passée. La vie sur Terre – à Londres tout au moins – est tellement déprimante que les aliens finissent par se suicider, dans un geste qui marque peut-être le seul moment un peu intéressant du film. Les aliens sont en fait les vrais punks du film, mais la transgression qu'ils incarnent est passée de mode, vouée au ridicule : ils arrivent trop tard. John Cameron Mitchell a la mérite de s'emparer de ce sujet avec une certaine candeur, sans se faire d'illusions sur la profonde ringardise de cette communauté de rêveurs nostalgiques, qui des contre-cultures du passé (punk et queer confondus) n'a récolté que les miettes. Cela fait de How to talk to girls un film au discours assez contemporain : le contraire, en somme, d'Un couteau dans le cœur.

 

Un couteau dans le coeur - Yann Gonzalez

Un couteau dans le coeur - Yann Gonzalez

Les Marges et le milieu

Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez

Revenant sur sa sélection en compétition officielle à Cannes, Yann Gonzalez explique dans un entretien qu'il s’agissait de célébrer la marginalité, le cinéma bis, tout un pan d’humanité et d’imagerie souterraine. En cela, Un couteau dans le cœur est un film qu'il qualifie de « politique » - sauf que l'on voit assez vite sur quelle conception périmée de la subversion repose sa célébration des marges. Il s'agit moins de marquer à l'intérieur du film un rapport déviant aux mœurs et à la morale contemporaines ou une rupture avec un système dominant que de rêver à la « nuit perdue du cinéma de genre », en fantasmant donc un film comme on en faisait à la fin des années 70. Tout ce qui constitue les décors (une cabine téléphonique des PTT perdue dans la nuit, un cabaret lesbien tapissé de velours, un loft transfiguré en laboratoire warholien) indique ce rapport nostalgique à un monde perdu, que Gonzalez fait renaître à travers l'artifice des costumes et du personnage de folle savoureusement incarné par Nicolas Maury, qui a l'air de s'amuser beaucoup.

Il est bien le seul – et c'est dommage car son personnage, trop rare dans le film, apporte une dérision et un second degré plutôt réjouissants : la parodie de la scène du pied sous la table de L'Eventreur de New York (Fulci, 1982) produit un curieux effet de décalage au regard de la scène d'ouverture (un pastiche de Cruising) : l'hommage tourne à la plaisanterie, la célébration est joyeuse.

Très vite cependant – dès le deuxième meurtre – le film se laisse gagner par une très grande mélancolie, il ne fait plus alors qu'exhumer des cadavres, au sens propre (l'enquête bâclée fait ressurgir un fantôme du passé) comme au sens figuré (le cadavre d'une histoire d'amour – que tout le film semble porter). Que Vanessa Paradis ait repris le rôle d'une productrice de pornos gay des années 70, plus ou moins iconisée aujourd'hui – comme nous l'apprend l'article de Murielle Joudet publié dans Le Monde – indique l'exacte perspective du film : il s'agit moins de continuer une histoire du cinéma des marges aujourd'hui (insistons sur ce point : le film était à Cannes, où il n'a choqué personne, il n'a rien de marginal), que de la réécrire pour mémoire.

 

Comme Les Garçons sauvages, Un couteau dans le coeur relève essentiellement de l'anthologie : le geste qui le fait exister est dépourvu de toute invention, c'est un geste de collectionneur, qui excelle avant tout dans le pastiche (en cela, la première séquence est, de loin, la meilleure du film). Il est dommage que ce talent de pasticheur ne soit pas pleinement assumé : Gonzalez cherche au contraire, dans ses entretiens, à ouvrir artificiellement son film sur le présent (le catastrophe d'Orlando comme arrière-plan possible de l'histoire : qui y croit ?). Quant au désir de retourner dans l'utopie des marges, il n'est pas si neuf et original, on le trouvait déjà chez Bonello il y a une quinzaine d'années (Le Pornographe en 2001) et plus récemment chez James Franco, qui a réalisé un film expérimental à partir de Cruising (Interior. Leather. Bar en 2013). L'idolâtrie du cinéma B, X et Z est une tendance forte chez les cinéastes en quête de crédibilité arty et elle a trouvé récemment dans Les Garçons sauvages son film-symbole : Un Couteau dans le cœur ne fait que prolonger cet esprit club de fétichistes, comme le montre la scène de boîte – absolument gratuite – où Vanessa Paradis noie son chagrin d'amour dans une atmosphère queer et disco, en surplombant une piste de danse colorée. La scène de danse est une maladie du cinéma d'auteur français et il était logique qu'un film aussi normé et conforme aux tendances esthétiques contemporaines – en somme le contraire d'un film en marge – y succombe.

 

Yann Gonzalez a annoncé la publication prochaine d'un manifeste romantique dans Les Cahiers du cinéma, aussi signé par Bertrand Mandico. Ces nouveaux romantiques du cinéma français, on peut en être sûr, ne provoqueront aucune bataille d'Hernani : le petit monde du cinéma français ne tremblera jamais devant leurs films, qui continueront d'aller tranquillement à Cannes, là où aucun des auteurs dont ils se réclament n'a jamais mis un pied.