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La Sentinelle (Madame Hyde)

La Sentinelle (Madame Hyde)

La Sentinelle (Madame Hyde)

Coup de foudre.

D'un coup (de foudre) et d'un seul, Mme Géquil (Isabelle Huppert), prof de physique en fin de carrière, qui a « de graves difficultés pédagogiques » dans son lycée de banlieue, se trouve métamorphosée en pédagogue de haut vol : voilà qu'elle impose non seulement le silence dans sa classe, mais elle fait aussi de son élève le plus pénible – Malik – une lumière de la science.

 

La foudre dans Madame Hyde, c'est évidemment le savoir – un savoir verticalisé, littéralement venu du ciel, comme dans la mythologie, et transmis à Madame Géquil pour redorer le blason bien terne de l'Education Nationale. De ce coup de force scénaristique, le film aurait pu se passer – et Bozon le sait, il fait du fantastique a minima – mais s'il en avait fait l'économie, il passait aussi à côté de son extraordinaire sujet : le prof comme divinité, sauveur de l'école républicaine choisi par les dieux pour restaurer son idéal. Les dieux qui veillent sur Madame Géguil – c'est-à-dire Serge Bozon et sa co-scénariste Axelle Ropert – sont des nostalgiques de la vieille école : ils rêvent d'un système où les profs brillaient, avaient de l'autorité, savaient se faire respecter de leurs élèves. Madame Hyde n'est pas, en cela, une fable bien-pensante sur le « plus beau métier du monde », comme on a pu en voir un certain nombre depuis le succès d'Entre les murs (Les Héritiers par exemple, ou plus récemment Les Grands esprits), c'est un film sur l'utopie de l'école d'avant – celle que toute la société française fantasme depuis au moins vingt ans. Soit une école où les élèves sont sages, apprennent dans le calme et grandissent sous l'influence d'un gourou rayonnant : le prof.

 

C'est presque un mythe et celui-ci a besoin du merveilleux pour être reconnu comme tel : c'est le rôle de la foudre, elle sert une vision rétrograde de l'école, qui repose intégralement sur l'autorité du prof. Ce point de vue a évidemment des conséquences esthétiques : Bozon stylise toutes les scènes de cours, il n'y a plus de bruit ni de mouvement (autrement dit, plus de vie) dans la classe de Madame Géquil à partir du moment où elle pris la mesure de sa mission divine. Ses élèves sont comme au théâtre, ils la regardent, ils l'écoutent, ils lèvent la main pour qu'on leur accorde le droit de parler. Dans un moment particulièrement important, Bozon pousse le curseur du conte jusqu'au grotesque : un jour d'inspection, Madame Géquil tente une expérience incroyablement risquée sur l'électricité – une élève doit entrer dans une cage hautement électrifiée. C'est la scène la plus habile du film, parce qu'elle confronte la dimension du conte (l'idée proprement merveilleuse de ce dispositif autour du fonctionnement des électrons) aux nouveaux dispositifs d'enseignement, notamment les expériences de classe inversée qui voient les élèves expérimenter eux-mêmes certains problèmes à travers des activités. Au niveau de la classe, c'est exactement ce qui se produit: l'expérience proposée ouvre au questionnement, elle montre comment se construit l'intelligence d'une classe. Mais la présence de l'institution (proviseur, inspecteur) sert aussi un regard satirique: après le cours, l'inspecteur s'entretient brièvement avec Madame Géquil et lui confie avoir été séduit par ce qu'il a vu, mais, conscient de l'inanité de son discours et de son rôle, il ferme sa serviette en disant que ses remarques n'ont, au fond, aucune importance. Autrement dit, la magie de ce cours sur l'électricité n'a pas été été reconnue par l'institution, qui a d'autres préoccupations, d'autres fonctions. Ce discours anti-institutionnel, dans Madame Hyde, est très fort: tout ce qui est montré de l'école du présent – exposés lamentables des épreuves de TPE, dépression des profs débutants, cynisme du proviseur – dresse l'état des lieux d'une institution qui prend le feu de tous côtés. Le comique grinçant des situations (stagiaire découragé par les élèves qui va pleurer dans les toilettes, proviseur qui savoure sa première « minute de silence ») n'éclipse pas le réel, le style coloré et vif du film ne fait que le travestir.

 

Ce réel, on le voit aussi par le côté nocturne de l'histoire, son côté Hyde. Celui-ci prend la forme d'une légende urbaine : la « femme de feu », qui erre dans le désert culturel de la banlieue, là où rappent les éternels exclus du système. L'effort de stylisation achoppe ici sur le cliché de la scène de rap, mais ce cliché est lui-même foudroyé par l'apparition de la « femme de feu », qui utilise son pouvoir pour nettoyer littéralement la cité. Difficile de fermer les yeux sur la vengeance symbolique qui s'accomplit ici, sous couvert de conte fantastique: la nuit, Madame Hyde punit les éléments les plus rebelles de son lycée, ceux qui trouvent dans le rap un exutoire à leur haine de l'école (encore un cliché). Bozon confirme cette vision dans l'entretien qu'il a donné à Diacritik : « L’envers du lycée n’est pas dans mon film la boîte de nuit mais le terrain de banlieue, devant le cimetière qui jouxte le pavillon des Géquil, où les absentéistes du lycée se retrouvent la nuit pour rapper leur haine des profs et des bons élèves, les canards ». La nuit, Madame Hyde n'est donc plus une prof illuminée par sa mission pédagogique (c'est le côté Shyamalan du film), c'est une autorité effrayante, qui frappe les "absentéistes du lycée", comme si ces brebis galeuses étaient destinées à périr sous la foudre, là où d'autres (Malik par exemple), la voient comme une lumière. Rarement un film sur l'éducation aura été porté par une telle fascination de l'autorité.

 

Le plus grand malentendu, concernant Madame Hyde, serait donc d'en faire seulement un grand et beau film sur la transmission. C'est évidemment son sujet mais celui-ci n'est pas traité candidement, l'intelligence de Bozon ne cesse au contraire d'en faire un sujet problématique. Du problème sur la symétrie tracé sur le tableau dans la grande scène de transmission qui est au coeur du film, au dernier cours sur l'interaction, Mme Géquil fait à la fois l'expérience d'un pouvoir et de sa perte, elle est à la fois un phare qui fascine et un feu qui brûle. Dans ce rôle double, Huppert flotte superbement entre deux eaux : tantôt frêle et ridicule, tantôt illuminée, brûlante, comme en extase. Tout son jeu fait sentir le souffle de cette foudre qui fait d'elle à la fois la meilleure prof de France et la sentinelle d'une maison qui brûle : l'Education Nationale. Dans sa nostalgie de l'autorité, le film convoque Baudelaire – les Phares – comme pour chanter, sur un ton élégiaque, la mission proprement surhumaine de son personnage :

 

« C'est un cri répété par mille sentinelles

Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;

C'est un phare allumé sur mille citadelles,

Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois ! »