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Un jour, un destin (Le 15h 17 pour Paris)

Un jour, un destin (Le 15h 17 pour Paris)

Un jour, un destin (Le 15h 17 pour Paris)

"My God is bigger than your statistics".

Joyce Eskel (Judy Greer) dans Le 15h 17 pour Paris

 

Dans Au-delà (2010), un gamin en deuil, Marcus, qui se croit responsable de la mort de son frère, échappe de peu aux attentats de Londres ; il comprend rétrospectivement, via un médium (Matt Damon), qu'un signe mystérieux venu de l'au-delà (la casquette de son frère, qui tombe dans le métro) l'a sauvé des attentats. Selon cette logique, encore assez confuse dans Au-delà (car soumise au principe d'hésitation du récit fantastique), le sens quasi mystique des derniers films d'Eastwood s'éclaire : toute action humaine dépend de la Providence. On peut certes en douter (la commission d'enquête de Sully était là pour ébranler cette certitude), mais on finit toujours par s'en remettre à elle: ainsi, dans Au-delà, il fallait que Marcus perde son frère pour qu'il soit, plus tard, sauvé dans le métro londonien grâce à la casquette de celui-ci. 

Le miracle, ce n'est pas nouveau chez Eastwood : les apparitions de Pale Rider et de Madison relèvent déjà de l'imagerie évangélique (avec Eastwood lui-même dans le rôle de l'Apparition miraculeuse). Mais dans ses derniers films, ce n'est plus seulement une imagerie, c'est un discours: ses personnages sont devenus des "chiens de berger" qui sauvent un troupeau apeuré en accomplissant un acte héroïque lumineux. Pour dire les choses plus clairement, il font des miracles, et ils sont destinés à cela par une inclination, un penchant, un mouvement intérieur que Le 15h17 essaie de comprendre à travers un background d'une platitude extrême : le périple touristique de trois Américains en Europe. La morne succession des beuveries dans les capitales européennes - avec , en option, des scènes pool dance à Amsterdam - finit pourtant par prendre un relief particulier dans le fameux Thalys du 21 août 2015, soit en un lieu et un moment où les trois touristes américains - et particulièrement l'un d'entre eux, Spencer Stone - vont rencontrer leur destin héroïque.

 

Cette histoire, les médias, puis les héros eux-mêmes en ont imprimé la légende (ils en ont même fait un livre). Au lendemain de l'attaque du Thalys, Joyce Eskel, la mère de Spencer Stone s'exprimait dans le Telegraph, elle expliquait que son fils avait toujours rêvé d'être un soldat, qu'il avait passé son enfance à regarder des "Navy Seal videos" et qu'elle n'avait pas lutté contre cette vocation ("It is absolutely in his character"). La consécration sur laquelle se conclut Le 15h17 - un éloge des trois héros providentiels prononcé par François Hollande à l'Elysée - vient conforter la version déterministe de Joyce Eskel, qui est aussi celle de Clint Eastwood. Tout son film fonctionne sur le flashback: ce n'est pas une coquetterie, un principe de déconstruction artificiel, mais une nécessité liée à une démonstration. Comme le miracle d'Au-delà était "contenu" dans la mort accidentelle du frère de Marcus, le miracle du Thalys est tracé par un récit de vocation contrariée: celle de Spencer, qui se croit appelé vers un grand destin de soldat (il veut "sauver des gens"), mais n'a ni la carrure (trop gros) ni les dispositions intellectuelles (trop bête). 

 

D'un strict point de vue statistique, Spencer Stone est un nul et tout le film s'efforce de montrer que sans sa bonne volonté et surtout sans sa foi (ce n'est pas un détail) le miracle du Thalys aurait pu ne jamais avoir lieu. Au début du film, Spencer et Alek Skarlatos, son camarade de classe, lui aussi embarqué quelques années plus tard dans le Thalys, sont dépeints comme des enfants en difficulté scolaire, qui souffrent de troubles de la concentration autant que de l'absence de leurs pères respectifs. Le récit se focalise ensuite sur Spencer et dresse presque le portrait d'un redneck : c'est un petit vendeur de smoothies qui accepte son destin poisseux, jusqu'au jour où il rencontre un membre des SEAL (force spéciale d'opération de l'US Navy). Il s'impose alors un régime draconien pour entrer dans l'armée, qui l'accepte mais le relègue au rang de sous-fifre en raison de problèmes de vue (il ne perçoit pas la profondeur de champ). Tous ces signes de poisse, Eastwood les sème comme des cailloux sur la route de son héros, jusqu'à ce couloir de train, lieu d'élection où Spencer va enfin pouvoir briller, à travers un acte de bravoure qui mobilise à la fois ses capacités physiques et des techniques de combat acquises à l'armée. Comme dans les chapitres dédiés à l'enfance de Chris Kyle dans American Sniper, il s'agit de montrer que rien dans l'existence de Spencer n'est le fruit du hasard: si Spencer n'avait pas fait collection de pistolets en plastique, s'il n'avait pas adoré Full metal Jacket quand il était gamin (film auquel il n'a, par ailleurs, rien compris), si sa mère n'avait encouragé sa vocation, si elle ne lui avait pas aussi appris à prier, il serait resté vendeur de smoothie et n'aurait jamais sauvé personne dans le Thalys. 

 

La même logique était à l'oeuvre dans American Sniper, mais elle conduisait à l'élaboration d'un portrait beaucoup plus nuancé et problématique. La vocation de Kyle avait beau être écrite depuis l'enfance - elle était même énoncée par une parabole débile racontée par son père (l'histoire du "chien de berger"), tout le film démontrait la difficulté du personnage à "coller" à cette vocation - et à assumer la popularité de son destin héroïque (son surnom de "The Legend"). En ce sens, American Sniper était encore un film dédié au crépuscule du héros - thème eastwoodien majeur qui a nourri les grands films des années 90-2000 (d'Un monde parfait à Gran Torino). Cette lumière de crépuscule a disparu avec Sully, film beaucoup plus clair et serein – mais d'une sérénité encore pâle, inquiète. Dans Sully, le geste extraordinaire de Sullenberger, décrypté par une commission d'enquête pointilleuse, problématise à lui seul la notion de destin chez Eastwood: le moment où Sully prend la décision d'amerrir en catastrophe sur l'Hudson est particulièrement ambigu, c'est un moment où le rationnel (ce que disent les chiffres, les statistiques) se heurte à une forme de transcendance (l'inspiration, l'illumination brutale) qui n'est pas nimbée de lumière divine (comme chez Malick), mais s'explique par un mélange de professionnalisme et de courage sublime. C'est ce mélange qui intéresse encore Eastwood dans Le 15h17

 

"Fonce, Spencer"
"Fonce, Spencer"

"Fonce, Spencer"

Le film repose sur les mêmes bases narratives que Sully - c'est encore une fois le récit d'un sauvetage miraculeux - mais déplace tellement le curseur vers la foi de Spencer qu'il n'autorise plus le doute. La prière de Saint-François d'Assise, que Spencer récite deux fois dans le film, n'est pas seulement un motif démontrant la foi du personnage, certains versets ("Là où est l'erreur/ Que je mette la vérité/ Là où est le doute/ Que je mette la foi") éclairent la trajectoire du héros, lui donnant presque l'allure d'une croisade en terre impie (l'Europe). Spencer, c'est presque Jeanne d'Arc combattant « le Mal » (pour reprendre le mot de François Hollande dans son discours) personnifié dans une figure simplifiée de barbu islamiste armé jusqu'aux dents. Toute la scène de l'assaut se focalise sur le moment où les copains de Spencer lui lancent, face au terroriste : « Fonce Spencer ». L'assaut est alors filmé au ralenti: pas seulement pour des raisons dramaturgiques (il n'y a dans cet assaut aucun suspense) mais parce que c'est un moment où la prière de Spencer devient un acte de langage. Ce « Fonce Spencer » est tout ce qui intéresse Eastwood dans l'histoire du Thalys - parce qu'il représente l'injonction qui répond à la prière de Spencer, il marque le moment où il passe du doute à la foi.  Au point que les mêmes mots - « Fonce Spencer » - résonnent dans le flashback dédié à son enfance, comme s'il les entendait depuis toujours. Au point que la nullité des séquences touristiques en Europe soit troublée par le doute de Spencer, qui entend presque des voix, ne cesse de dire à ses copains qu'il se sent appelé vers une destinée plus grande. Si Rome, Berlin, Amsterdam défilent comme de pauvres décors de cartes postales, c'est parce que Spencer les traverse en aveugle (comme la mise en scène d'Eastwood) à la recherche de sa mission. Devant le bunker d'Hitler, un guide touristique lui rappelle que le suicide du Führer a eu lieu sous la pression de l'armée russe, précisant que «les Américains ne peuvent pas s'attribuer les mérites de toutes les victoires sur le Mal ». C'est donc la fin du mythe de la puissance américaine - et il fallait un miracle pour le redorer.

 

C'est sans doute la raison d'être du 15h17 pour Paris. Deux axes simples se croisent de part et d'autre du film: d'un côté une histoire de vocation (portée par la foi et l'usage des armes, les deux piliers de la culture américaine), de l'autre, un périple en Europe où le néant des selfies à la perche rencontre brutalement la possibilité de l'héroïsme, offrant à Eastwood un chemin parfaitement dégagé pour faire l'apologie des valeurs qui sont inculquées à Spencer et ses copains depuis l'école. Ces valeurs tiennent dans la réplique que Judy Greer (qui joue le rôle de Joyce Eskel) lance à l'institutrice qui s'inquiète du retard scolaire de son fils : "My God is bigger than your statistics."  Entre Dieu et les statistiques, Sully laissait encore le choix, mais pas Le 15h17. Au point qu'Eastwood ait reconstitué l'hommage aux héros et la cérémonie de remise de la Légion d'honneur à l'Elysée. La doublure ridicule de François Hollande et le contrechamp pathétique de son discours (des mères émues, fières de leurs fils) doivent être vus, au-delà des failles techniques (raccords maladroits entre les images d'archive et celles du film) comme une façon de re-célébrer l'héroïsme américain. Et il faut reconnaître que Spencer Stone était, pour cela, un bon client: ce brave garçon de Sacramento, au destin obscur, n'a jamais fermé son coeur à l'appel de la Providence. La fin du 15h17 lui offre, logiquement, son apothéose.  

 

Le 15 h17 pour Paris est en salles depuis le 7 février

 

Un jour, un destin (Le 15h 17 pour Paris)