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Histoire et limonade (Pentagone Papers)

Histoire et limonade (Pentagone Papers)

Histoire et limonade (Pentagone Papers)

Comme Le Pont des espions, Pentagone Papers offre tout le confort spielbergien. Confort, d'abord, d'une histoire édifiante opposant le rédacteur en chef du Washington Post (Tom Hanks) et sa courageuse directrice (Meryl Streep) à l'administration Nixon, trois ans avant le Watergate. De la découverte d'un scoop (7000 pages d'un rapport confidentiel impliquant l'engagement américain au Vietnam) à la bataille juridique qui s'achève sur les marches de la Cour Suprême, Spielberg raconte une histoire typiquement américaine, dans un style néoclassique qui lui vaut aujourd'hui tous les éloges. Ce style n'est pas lié seulement au retour – déjà très net dans Le Pont des espions – de la fibre patriotique et à la célébration des grandes valeurs démocratiques (au point que l'affiche américaine du film reproduise les lignes du drapeau national), ce style est aussi une manière de réagir au présent. Redéfinir l'idéal de liberté de la presse est une façon de répondre aux tweets intempestifs de Donald Trump et donc de confronter deux formes de communication politique, presque deux histoires de l'Amérique. Celle du Watergate d'un côté, dont le film est en quelque sorte le long prologue (sa conclusion le prouve), et celle d'un président qui balaie régulièrement le travail d'investigation des journalistes à coup de tweets (il en a posté 2500 en 2017). C'est un sujet passionnant, qui doit absolument être traité – mais Pentagone Papers n'est pas le grand film politique que l'on pouvait attendre de Spielberg sur un tel sujet, on peut même penser qu'il ne sera sans doute jamais l'équivalent, pour notre époque, des Hommes du président de Pakula.

 

La collision entre passé et présent n'a pas lieu. Non pas que le film trahisse cette ambition – Spielberg a même déclaré qu'il l'envisageait « comme un antidote à tous ces mensonges qu’on nous sert en ce moment » - son problème principal est plutôt celui du confort. Sa pensée politique est tellement consensuelle qu'elle ne fait jamais mouche : aussi bien dans le portrait de Meryl Streep (grimée en Hillary Clinton) que dans celui de Nixon (ombre maléfique passant des coups de fil dans le Bureau ovale), le cinéma de Spielberg se révèle incapable de produire des figures politiques neuves, d'étonner : il ne fait que refléter l'opinion molle des démocrates américains, celle-là même qui leur a fait perdre les dernières élections. Les vertueux héros du Post ont beau déclamer de jolies tirades sur le rôle du journaliste, qui doit « se soucier des gouvernés et non des gouvernants », ils ont beau courir dans les couloirs de la salle de rédac' (cliché absolu du film de journalistes), leur petite épopée de bureau ne résonne pas dans notre époque. Tout comme celle de Spotlight (dont John Singer, co-auteur du scénario de Pentagone Papers, a déjà signé le script), elle ne fait trembler que des moulins à vent. Trump n'a donc pas besoin de répondre à Spielberg sur Twitter : son film cosy ne l'atteint pas, il est inoffensif.

 

Un détail intéressant retient l'attention – d'autant plus qu'il n'a rien à voir avec l'intrigue journalistique. Devant la maison de Benjamin Bradlee (Hanks), sa fille a installé un petit stand de limonades, qu'elle vend aux passants, puis aux collègues de son père. Ce stand est comme la vitrine d'un film où Spielberg s'appuie sur ses fondamentaux – l'enfant – pour attirer le client dans sa boutique. Que trouve-t-on à l'intérieur du magasin ? Un foyer idéalisé (où la femme est souvent dans la cuisine), caricature de home sweet home que Spielberg n'a jamais porté à ce degré d'idéalisation. La salle de rédaction du Post, fac-similé du décor des Hommes du président, est tout aussi factice : Tom Hanks pose les pieds sur le bureau pour se donner un air de boss. Ainsi, à défaut d'être vraiment habités par l'idéal démocratique américain dont ils portent le flambeau, tous les personnages du film – de la petite vendeuse de limonade à l'équipe du Post – ressemblent à des Playmobil déambulant dans une reconstitution soignée de l'Amérique des 70's, comme s'ils habitaient dans le village-témoin que l'on voit au début d'Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal (2008).

 

Le bureau comme à la maison (Tom Hanks dans Pentagone Papers)
Le bureau comme à la maison (Tom Hanks dans Pentagone Papers)

Le bureau comme à la maison (Tom Hanks dans Pentagone Papers)

Le film est tellement inactuel dans sa vision de l'Amérique qu'il tente via le portrait de Kay Graham (Meryl Streep) de s'aligner sur les positions « féministes » défendues par le Tout-Hollywood, bien avant l'affaire Weinstein. Mais sa concession au néo-féminisme – position totalement inédite chez Spielberg – est une autre façon de jouer le consensus. Que Kay Graham suscite la béatitude du public féminin en descendant les marches du bâtiment de la Cour Suprême, que le film en fasse une sorte d'icône nationale, pourquoi pas, Spielberg a pu éprouver le désir de faire un portrait de femme combative, à l'opposé des ravissantes idiotes incarnées autrefois par Karen Allen et Kate Capshaw dans les deux premiers Indiana Jones. Mais que l'on ne nous fasse pas croire que cette figure ait un quelconque rapport avec le débat qui occupe Hollywood depuis le 5 octobre dernier. Le choix de Meryl Streep – habituée aux rôles de dames de fer (The Iron Lady en 2011) – est encore une marque de confort, une façon de rejouer, par la fiction, le beau discours anti-trumpien de la cérémonie des Golden Globes où l'actrice disait, la larme à l'oeil : « Nous avons besoin que la presse qui a des principes exige des comptes à ceux qui ont le pouvoir, qu'elle amène sur le banc à chaque manquement. C'est pour cela que nos fondateurs ont inscrit si précieusement les libertés de la presse dans la Constitution ». Spielberg a fait de cette tirade un film où, ironiquement, celle que Trump a décrite comme « le larbin d'Hillary », reproduit le look de Mme Clinton et se retrouve transfigurée, sur le parvis de la Cour Suprême, en déesse du peuple américain. L'actualité ne surgit donc que sous la forme du merveilleux, comme si Spielberg était redevenu, dans son grand élan démocrate et féministe, le post-adolescent raillé par Daney et Skorecki dans les années 80. En somme, Kay Graham pourrait tout aussi bien être E.T.

 

Le film est tellement proche du conte de fées qu'il y a quelque chose de presque ridicule à voir planer sur son intrigue l'ombre du Watergate. Le sujet, largement rebattu par le cinéma américain, des Hommes du Président (Pakula) à Nixon (Stone) en passant par la parodie de Forrest Gump (Zemeckis), donne l'impression d'un radotage, d'autant plus idiot que Spielberg croit tirer son épingle du jeu en esquissant un parallèle entre Nixon et Trump. Parallèle qui engendre quelques-unes des pires scènes du film : celles où l'on voit l'ombre de Nixon à travers une fenêtre du Bureau Ovale, en train de comploter au téléphone. L'homme de pouvoir est censé être une menace permanente (c'est le côté très sérieux du film), mais il est représenté comme un ennemi d'opérette, un peu comme les nazis du premier Indiana Jones. La guerre du Vietnam, qui ouvre le film dans un prologue très didactique, appartient à la même irréalité théâtrale : quelques fougères, une poignée de G.I's viennent figurer l'enjeu « politique » du rapport que les héros du Post vont rendre public pour éveiller la conscience du peuple. Le sacrifice injuste de ces pauvres garçons est sur toutes les lèvres tout au long du film, mais il est posé comme un vague argument moral, qui ne concerne en fait personne et compte moins que le grand breuvage démocratique que Spielberg nous sert comme de la limonade.

 

Cette limonade, c'est la naïveté spielbergienne. Il n'est pas anodin de remarquer que la vente de celle-ci finit par rapporter à la fille de Bradlee un joli paquet de fric. Le stand de la petite marchande de limonade, c'est donc aussi une économie, tout comme la vente des Washington Post, ficelés en paquets à la fin du film. Etonnante analogie (paquet de fric/paquet de journaux) qui donne à la limonade un goût moins sucré qu'on ne pourrait le croire. Comme si la déchirure marquée, au début des années 2000, par AI, film qui a montré la naïveté spielbergienne comme une horrible illusion, n'avait jamais été tout à fait surmontée. La naïveté, disait Spielberg dans A.I, c'est mon fonds de commerce, mais je n'y crois pas, c'est de la camelote. L'aveu a été d'une importance telle que son oeuvre a mis un peu de temps à s'en remettre. Mais la naïveté est finalement revenue petit à petit. Dans Le Pont des espions par exemple, film d'espionnage et conte de Noël, l'éloge de l'éternel ami américain rencontrait, dans la deuxième partie, les vignettes de Tintin au pays des Soviets. Pentagone Papers prolonge cet imaginaire venu du conte et de la bande dessinée qui est, en somme, le seul imaginaire que l'on évoque quand on emploie l'adjectif « spielbergien ».

Le problème, c'est que cet imaginaire se trouve aujourd'hui partout : dans Strangers Things et dans Coco de Pixar, qui sont presque plus spielbergiens que les films de Spielberg. J.J Abrams en a aussi fait une recette (dans tous les sens du terme) avant de lifter Star Wars. Voilà le legs de Spielberg au cinéma américain contemporain : plutôt E.T et Rencontres du troisième type que Lincoln. Paradoxalement, c'est au moment où sa naïveté est devenue une esthétique qu'il revient, de plus en plus, à l'Histoire. Mais pas à l'Histoire qui se joue sous ses yeux – le projet d'American Sniper, il l'a refilé à Eastwood – plutôt une Histoire mythifiée, glacée par la lumière de Janusz Kaminski. De Lincoln au Washington Post, la ligne est nette, presque parfaite : Spielberg se pose en archéologue de la démocratie en Amérique, il revient aux grandes valeurs, aux grands principes, il édifie – citant abondamment la Constitution, comme pour bien nous signifier qu'il n'y a pas tromperie sur la marchandise, que c'est du lourd.

 

Il y a quarante ans, à l'époque du Watergate, au moment où sortait Conversation secrète de Coppola, il fabriquait un monstre, plus exactement une mâchoire – celle de Jaws (1975) – qui allait entrer dans la légende du cinéma de divertissement horrifique. Tout au long des années Reagan, alors que des cinéastes associés, comme lui, au Nouvel Hollywood réalisent des films violents et nihilistes qui les marginalisent de plus en plus (Police fédérale L.A de Friedkin, L'Année du dragon de Cimino), il fixe les yeux bleus d'E.T et joue avec le fouet d'Indiana Jones. Quand commence la Guerre du Golfe, au début des années 90, il conçoit les plus beaux dinosaures de l'histoire du cinéma (Jurassic Park). On comprend la distance avec laquelle la critique accueille La Couleur pourpre au milieu des années 80, on comprend que Daney y ait vu La Couleur Coca. On comprend aussi l'incroyable levée de boucliers suscitée dix ans plus tard par La Liste de Schindler : au milieu des années 90, la critique française voit Spielberg avec les yeux de Daney et lui reproche de regarder les camps avec les yeux d'E.T.

 

Le sens de la lecture s'est inversé aujourd'hui : Spielberg a acquis une stature d'auteur sérieux, presque de « classique ». Il n'est pourtant pas dit que ce soit par ses films historiques qu'il reste dans l'histoire (du cinéma), il n'est pas certain que Lincoln ou Munich pèsent grand chose par rapport à Jurassic Parc. Il n'est pas sûr non plus qu'il faille opposer les uns aux autres, le meilleur Spielberg – celui de La Guerre des mondes par exemple – ayant réussi à regarder le présent à travers la forme du blockbuster familial. C'est cette liaison entre le film pour enfants et l'Histoire qu'il a tenté de rétablir dans Pentagone Papers. D'où l'importance du personnage de la petite marchande de limonade : son stand est la place qu'occupe Spielberg par rapport à son histoire, il est en vitrine et nous invite à une conférence sur la maison-Amérique, pour 25 cents. La visite est charmante : on y trouve un peu de tout, c'est-à-dire de tout à sa juste mesure : un peu de féminisme, un peu d'anti-trumpisme, ce qu'il faut de bonne conscience démocrate. Le compte – le conte ? - est bon ?

 

L'affiche américaine de The Post et les lignes du drapeau américain (ici peint par Jasper Johns au début des années 60)L'affiche américaine de The Post et les lignes du drapeau américain (ici peint par Jasper Johns au début des années 60)

L'affiche américaine de The Post et les lignes du drapeau américain (ici peint par Jasper Johns au début des années 60)