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Journal d'un spectateur


Notes d'été (Scarface de Brian De Palma)

Publié par jsma sur 12 Juillet 2017, 16:56pm

Catégories : #de palma, #al pacino, #scarface, #spring breakers

Notes d'été (Scarface de Brian De Palma)

Je n'ai jamais eu d'intérêt particulier pour le Scarface de De Palma, encore moins pour son immonde descendance. Vers la fin des années 90, les rappeurs français les plus pathétiques (exemple : Stomy Bugsy) citaient les répliques de Tony Montana dans leurs albums. La mode n'est jamais vraiment passée depuis : des gamins de Gomorra (Matteo Garrone, 2008) à Vice City dans GTA, on n'a cessé depuis trente ans de produire des fac-similé de Scarface. Le capital iconique du film est presque aussi important que celui de Star Wars, à cette différence près qu'il ne vise pas exactement le même public et qu'on peut difficilement collectionner le modèle Légo du Falcon Millenium et apprendre par cœur les phrases de Tony Montana. Revoir le film aujourd'hui, c'est comme entrer dans une boutique de souvenirs pour touristes à Miami : on y trouverait la chemise hawaïenne de Montana, son combo costume pastel/chemise ouverte, le globe « The world is yours » qui trône dans sa villa et le papier-peint palmiers de Frank Lopez. Soit tout un visuel dont De Palma se délecte dans chaque plan, et qu'il déclinera de façon mélancolique dix ans plus tard dans Carlito's Way, lorsque Charlie Brigante, l'avatar vieillissant de Montana (Pacino, encore) regardera les palmiers des Bahamas comme un paradis perdu.

Carlito's Way n'a jamais fait l'objet d'un culte comparable à celui de Scarface. On pourrait dire la même chose des grands Scorsese sur la mafia (Mean Streets, Les Affranchis, Casino) : leur capital iconique est faible, leurs personnages ne sont pas devenus des exemples, ils n'ont pas été pastichés ou parodiés. Dans Spring Breakers (Korine, 2013), c'est encore Scarface qui sert de modèle à Alien, le personnage de James Franco : ersatz gangsta de Tony Montana, il est le produit contemporain de la culture merdique issue du film de De Palma.

Résurgences de Scarface: Carlito's Way (De Palma, 1993), Spring Breakers (Harmony Korine, 2013)
Résurgences de Scarface: Carlito's Way (De Palma, 1993), Spring Breakers (Harmony Korine, 2013)

Résurgences de Scarface: Carlito's Way (De Palma, 1993), Spring Breakers (Harmony Korine, 2013)

Scarface suit un classique schéma de rise and fall, qui culmine dans une scène de fusillade anthologique où Pacino danse littéralement sous les balles. Rien à voir avec le Scarface de Hawks, que De Palma n'admire pas particulièrement : dès l'écriture du film, prévu à l'origine pour Sidney Lumet (1), le scénariste, Oliver Stone, a l'intuition qu'il faut transposer Scarface dans le présent, remplacer Chicago par Miami, et la vente d'alcool par celle de la cocaïne. Du pain bénit pour De Palma, qui hérite du scénario après la défection de Lumet, et trouve dans les décors de Miami une vulgarité parfaitement adaptée au script de Stone et à sa propre esthétique. Pacino a fait le reste et il n'a pas fait les choses à moitié : si Tony Montana est devenu une référence pour tous les acteurs américains qui ont émergé dans les années 80 (Alec Baldwin, Bruce Willis, Tom Cruise), c'est précisément parce que le jeu de Pacino dépasse toute mesure. Tony Montana est une véritable création d'acteur, il y a assez peu d'exemples de ce type dans l'histoire du cinéma : Elliott Gould/Marlowe dans Le Privé, Brando/Corleone dans Le Parrain, peut-être De Niro dans Raging Bull. Aucune nuance dans le jeu de Pacino, il faut voir le film en V.F pour prendre la mesure de la caricature de caïd qu'il incarne en Montana : l'accent cubain, la vulgarité naturelle du personnage sont tellement outrés qu'on a moins l'impression d'être devant un caïd que face à une petite frappe qui joue dans la cour des grands. Pacino a sans doute été meilleur dans d'autres films (Serpico, Cruising, Un après-midi de chien, Heat), mais il n'a jamais incarné un personnage aussi bête que Tony Montana. De cette bêtise, Palma et Pacino ont dû beaucoup s'amuser sur le tournage : on sent, notamment dans les scènes avec Michelle Pfeiffer, que Pacino surjoue la virilité du petit caïd, tandis que De Palma souligne la vulgarité du décor, des objets (cette scène de drague dans la voiture aux sièges léopard : qui oserait la faire aujourd'hui?). Le doublage français accentue la vulgarité qui a contribué à la renommée de Montana (« Cette ville est une chatte bien poilue qui ne demande qu'à se faire fourrer »). Que le script de Scarface soit criblé d'allusions sexuelles, cela a été vu (et a choqué) dès la sortie du film, avant que la rhétorique de Montana ne devienne un modèle à suivre. Il existe un discours et une moralité propres à Tony Montana, il aime les images obscènes et les généralités : « Dans ce pays, quand tu as le pognon tu as le pouvoir et quand tu as le pouvoir tu as toutes les bonnes femmes ». On imagine à quel point cette phrase a pu fasciner les rappeurs des années 90-00, dont la carrière s'est construite autour du modèle vendu par Scarface et du visuel que le film décline jusqu'à la nausée. Mais ont-ils bien vu le film ?

Tout est sarcastique chez De Palma – et Scarface n'échappe pas à la règle, c'est même l'un de ses films les plus drôles. Lorsque Gina Montana surgit dans le bureau de son frère en disant « baise-moi, Tony », on a le sentiment que le grotesque fait irruption dans le ballet tragique orchestré par De Palma (ce à quoi on a souvent résumé le finale de Scarface). On n'a pas assez dit à quel point cette irruption était dissonante et drôle : la menace de la soeur incestueuse vient confirmer les problèmes sexuels de Tony Montana et celle-ci a la mauvaise idée de venir gâcher la grande fête tragique, en introduisant une tonalité de soap outrancier et décadent, proche déjà de certaines scènes de Tueurs nés (que Stone réalisera dix an plus tard). L'impuissance sexuelle et la libido contrariée sont des thèmes récurrents chez De Palma, on les trouve aussi dans Pulsions, Body double, mais on ne les attend pas forcément dans Scarface, surtout dans le finale. Au moment où il est installé dans le fauteuil du parrain local, après avoir tué Frank Lopez, Tony lance au fidèle Manny (Steven Bauer) : « On devient des mous ». Tout le dernier mouvement de Scarface est le développement de cette mollesse et de cette impuissance, à laquelle Pacino s'abandonne dans un cabotinage sans limite, avant de se redresser pour le massacre final.

"On devient des mous": Steven Bauer et Al Pacino dans Scarface

"On devient des mous": Steven Bauer et Al Pacino dans Scarface

De tous les héritiers de Scarface, Spring Breakers est l'un des seuls à avoir tiré parti du pathétique sexuel de Tony Montana. L'imaginaire consumériste du film de De Palma est décliné en objets de marques : James Franco montre ses collections de casquettes, de parfums C.K et de mitraillettes aux nymphettes qu'il veut éblouir. Dans une des scènes les plus marquantes du film, il suce le canon d'une arme qu'une des deux filles a fixée entre ses jambes. Harmony Korine est sans doute trop puritain pour aller jusqu'au bout de cette scène (Spring Breakers est globalement beaucoup moins drôle que Scarface), mais cette scène suggère qu'il faudrait baiser cet ersatz de Tony Montana, expliciter ce que De Palma ne faisait que suggérer dans son ballet final, où Montana se fait tuer de dos, par celui qui lui avait dit précédemment : « Je te préviens Tony, ne m'encule pas ».

Pour rompre avec la logique des produits dérivés, Scarface doit engendrer aujourd'hui des films qui peuvent se tenir à la hauteur de l'ironie que De Palma (avec la connivence évidente de Pacino et d'Oliver Stone) a mise dans son film. Il faut en finir avec cet héritage du rap et de la cocaïne : regarder et imiter Tony Montana dans un film est même devenu le pire des clichés. Il est temps aussi d'en finir avec cette tarte à la crème de la « critique du rêve américain ». Le film, depuis trente-cinq ans, a été reçu au premier degré, ses clichés ont été pris au pied de la lettre, beaucoup de rappeurs ont dû rêver d'être des big boss à la Montana. Il est temps de déconstruire toute cette imagerie, d'attaquer l'icône en son cœur (le sexe). On annonce depuis plusieurs mois un remake de Scarface par Pablo Larrain. Il n'est pas certain que le réalisateur de Jackie soit le mieux placé pour s'atteler à cette tâche, j'aurais préféré une version de Ferrara ou, pourquoi pas, de De Palma lui-même. Mais nul doute que ce spécialiste des images publicitaires (de No à Jackie) saura renégocier le potentiel iconique de Scarface : le chantier qui l'attend, en tout cas, est immense.

Notes d'été (Scarface de Brian De Palma)

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